La voie bleue

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La voie bleue.

 

Le brick tanguait, paisible, sur la mer reflétant l’éclat de la lune ronde. Le capitaine Old Jack Cooper mettait le cap sur l’Est depuis trois jours. À la lueur des étoiles à peine cachées par un brouillard léger, le pont restait silencieux. On n’entendait que le roulis de l’eau sur la coque et quelques grincements du bois. Le vent quant à lui décidait de ne plus souffler dans les voiles ces derniers temps. Warren Foljambe s’approcha du jeune Neal Snelling assit contre le bastingage en clopinant.

— C’est l’calme plat hein, commença-t-il pour engager la discussion, t’as l’air crispé l’mousse.

Neal hésita à le regarder au moment de répondre, son œil de verre et ses cicatrices lui donnaient des nausées. Il se concentra sur ses propres mains.

— Je prends juste l’air Foljambe…

— Sapristi ! T’as pas peur de t’faire boulotter par des sirènes à c’t’heure ?

Le jeunot ricana, il ne croyait pas une seconde à ces histoires de gonzesses.

— Elles peuvent nager jusqu’à des profondeurs incroyab’. Et elles n’remontent qu’la nuit, là où les mat’lots sont les moins vigilants. On n’sait jamais quand on va tomber d’ssus.

— Ce que tu me décris là, ce sont des Merlus, soupira Neal.

— Sauf qu’ces poissons-là, s’ils te chopent, ils te bouffent, insista Warren.

Le jeunot esquissa un demi-sourire.

— Je vais me reposer. N’oublie pas, si t’entends la chanson, tu sais ce qui t’attend…

Foljambe s’éloigna dans le noir, tâtonnant pour retrouver son chemin. Depuis huit heure il était interdit d’allumer une bougie ; règle du chasse-partie. Snelling serra dans son poing le pendentif offert par son grand-père. Le bijou appartenait autrefois à sa mère qu’il n’avait jamais eu la chance de connaître vraiment. Ce camé ovale en agate représentant le visage de son père était enchâssé dans de l’agent et muni d’un couvercle à charnières et ressorts. Voilà tout ce qui lui restait de ses parents : un collier dont le jumeau fut perdu en mer en même temps que son paternel. S’il avait décidé de voguer à travers l’océan malgré sa bonne naissance, c’était avant tout pour suivre la voie de ce dernier. Seulement la marine ne voulait pas de lui à cause de son âge. Alors il choisit se rejoindre le premier Capitaine pirate prêt à l’accepter.

Il rêvait d’une tisane à l’aubier de tilleul comme le lui en faisait sa grand-mère avant de mourir. Cela l’aidait à dormir. Il se dirigea tout de même vers son branle, une dure journée l’attendait le lendemain.

L’équipage reprit les commandes du navire au petit matin. Neal vida son assiette et termina son bout de fromage en travaillant. En tant que moussaillon, la tâche de récurer le pont lui revenait. Cette besogne pénible lui convenait pour le moment. Old Jack vint surveiller un moment les manœuvres. À son cou pendait une escarboucle d’un grenat éclatant qu’il affichait fièrement. Il aimait montrer qu’il avait réussi, même si la vieillesse le rapprochait de plus en plus du fond. C’est à ce moment que la vigie hurla qu’il voyait une terre. Le capitaine sortit sa longue vue et guetta l’approche de l’île. A son faciès, le jeune homme comprit qu’il venait de trouver ce qu’il cherchait.

— Morbleu ! S’écria-t-il soudain. Des sirènes !

Neal ne put s’empêcher de se retourner pour tenter d’apercevoir les fameuses vierges à queues de poissons. Cooper donna des ordres, il fallait les coincer. Non loin de l’îlot rocheux, il désigna des ombres nageant sous l’eau tout près de la coque.

— Mais harponne-les, Cul rouge ! Vociféra le Capitaine à un matelot qui, dans la panique générale, hésitait un peu trop.

Impatient, Old Jack empoigna son pistolet et tira. Un peu de sang dilué remonta à la surface. Le vieux boucanier visait sacrément juste.

— Jetez l’ancre, matelots et préparez une barque. Le mousse, tu me suis.

— Oui capitaine.

Cooper fit signe à Warren de faire de même, ainsi qu’à deux autres membres de l’équipage. Neal dut ramer seul afin d’amener le groupe embarqué sur la plage.

— Elles doivent se cacher dans les rochers pour se soigner. Le jeunot, toi qu’est habile, grimpe-y et cherche. Si tu les vois, surtout t’approche pas ! Tu me fais signe, comprit ?

Neal acquiesça. Il savait déjà qu’il ne trouverait rien et que cette expédition ne serait qu’une promenade quelque peu acrobatique. Le plus dangereux pour lui étant de glisser et de chuter la tête la première. Il escalada le tas de rocailles, sautant de l’une à l’autre avec concentration. Si ses monstres ne sortaient que la nuit, pourquoi le vieux Jack en aurait vu en plein jour ? Tout ce qu’il espérait à ce moment-là fut-ce que l’animal blessé soit un requin plutôt qu’un dauphin. Ce qu’il eut sous les yeux alors qu’il venait d’atteindre le sommet du roc le plus haut, lui en boucha un coin. Il vit dans l’eau entre deux pierres, un homme, une femme et un enfant en bas âge, tous trois dotés d’une queue écailleuse à la place des jambes. Le jeune homme écarquilla les yeux. Le mâle au large torse réagit au quart de tour en le remarquant. Il essaya d’ignorer la douleur et de se placer en position de défense devant sa compagne et son petit. Il saignait à l’épaule mais la plaie semblait bénigne. L’eau l’avait certainement protégé du pire. La femme serrait son fils dans ses bras bienveillants. Neal resta muet et figé.

— T’as vu quelque chose ? Gueula la Capitaine au loin.

Le jeunot hésita à les dénoncer, ceux-ci ne semblaient pas aussi féroces qu’on le lui avait raconté. Il s’agissait d’une simple famille. Il serra son pendentif sur son cœur.

— Non, toujours rien ! Mentit-il.

Ayant perdu ses parents, il ne pouvait se résoudre à faire subir le même sort à ce petit, même inhumain. Les sirènes comprenaient visiblement son acte car ils se détendirent quelque peu. Snelling continua de bouger, faisant semblant de fouiller encore. La femelle le regarda s’éloigner avec beaucoup de reconnaissance puis s’occupa de la blessure de son amant.

Le Capitaine continuait d’observer son manège, tout en surveillant la mer. Il le vit manquer de tomber à plusieurs reprises.

— Il va finir par s’tuer, l’gredin, s’il continue, grogna Foljambe.

Old Jack lui invectiva ensuite de revenir avec de grands signes, de toute façon elles devaient être parties depuis longtemps maintenant.

— Dommage. Ça aurait été un joli butin, mais ce n’est pas celui-là que je cherche…

Cooper voulait le trésor enfoui de son rival, Bartholomew James, l’Écorché. Il lui avait arraché des informations précieuses avant de l’éliminer. Il était certain de trouver son bonheur ici, avec comme unique indication un arbre. Pas n’importe lequel, évidemment. Celui-ci avait comme particularité de posséder deux troncs entrelacés. Le Capitaine agita une rame en l’air en direction du bateau. Le vigie comprit le message et lui envoya plus de matelots. Il ne resta bientôt plus qu’à se répartir sur l’île.

A bien y regarder, celle-ci ne ressemblait en rien à un paradis. La verdure sombre encombrait le chemin, les lianes essayaient de les égorger à chaque occasion et le sable s’insinuant dans leurs chaussures cherchait à les engloutir. Neal remarqua bien des fleurs, mais leurs pétales noirs et leurs longs pistils de même couleur leur donnaient plutôt l’apparence d’une araignée monstrueuse. Il en cueillit quelques-unes au passage, se cachant du Capitaine qui l’aurait sans doute pestiféré. Même en bouquet garnit, elles restaient laides. Il se dit qu’il préférerait ne pas avoir de collier de fleurs voguant sur l’eau à ses funérailles plutôt que ces choses immondes. Ils passèrent près d’un petit étang intérieur ou il jeta son bouquet sans y prêter grande attention. Du coin de l’œil il repéra cependant un mouvement dans l’eau. Non pas celui créé par la gerbe tombant à la surface, plutôt un remous quelques centimètres plus loin. D’instinct, il se retourna, lâchant un hoquet de surprise.

— Qu’est qu’il y a ? Un serpent ? Un fauve ? Questionna Old Jack Cooper.

— Un truc, dans l’eau, chuchota Snelling.

— Les sirènes ont quand même pas pu aller jusque-là, s’inquiéta Foljambe.

— Qu’est-ce qui te dit que ce trou d’eau ne mène pas à la mer ? Ce serait une meilleure cachette que les rochers.

A la suite de cette réflexion, le Capitaine ordonna que ce soit vérifié et comme le jeunot les avaient vu le premier, ce fut lui qui s’y colla.

— Fait gaffe à ta peau gamin, lui murmura Warren à l’oreille avant qu’il n’avance.

Le mousse acquiesça, s’il s’agissait bien de ce couple qu’il venait de secourir lui ne risquait rien. Il s’inquiéta plus pour eux. Il se mua lentement, espérant leur laisser le temps de s’échapper encore une fois. Malheureusement, l’ombre qu’il voyait bouger sous la surface ne semblait pas vouloir fuir. Il se sentit observé et la peur le prit à la gorge malgré tout. Et s’il s’agissait d’autre chose ? Un serpent ? Un alligator ? Il se mit à genoux devant l’eau. Il se pencha ensuite pour tenter d’y voir plus clair. Il enfonça le bout des doigts dans le liquide et l’agita, mais n’osa pas les y laisser. Rien ne bougea. Il commença à penser que ce qu’il voyait n’était qu’un rocher plus sombre. Il se retourna vers l’équipage qui l’accompagnait et haussa les épaules.

— Fausse alerte, lança-t-il à voix haute, rassuré.

Une main humaine, de femme, sortit subitement de la surface et l’empoigna avec force. Il essaya bien de se débattre mais elle l’emporta et le secoua sans ménagement. Il s’agrippa à l’herbe sèche devant lui mais cela ne l’aida pas. Il se retrouva la tête sous l’eau à se débattre sans comprendre ce qu’il lui arrivait. Prit de panique, il ouvrit grand les yeux sur la créature cherchant à le noyer. Il se retrouva face à face avec un monstre squelettique, n’ayant rien en commun avec ce qu’il avait vu hors de l’eau. La main humaine révélait ici sa véritable nature. De la peau ne restait plus rien, juste des os et des dents. D’affreux crocs pointus prêts à le lacérer. Il voulut hurler, mais le son n’eut aucune portée, il ne parvint qu’à avaler de l’eau et manquer de souffle. Par réflexe, il donna un coup de poing dans la mâchoire de l’être. Ceci n’était pas une sirène, ça ne procédait pas de queue, mais bel et bien des jambes. Soudain, la créature prit un coup sur le crane effleurant encore la surface. Neal baissa les yeux et vit le fond du lac tapissé d’ossements dont certains se mouvaient. Il se sentit tiré en arrière. Warren le sortait en employant toutes ses forces.

— Bon sang de bois ! Encore un peu et t’étais mort p’tit gars ! S’exclama celui-ci.

Il était le seul à avoir trouvé le courage de le secourir. Les autres étaient restés en arrière, quoi qu’Old Jack semblait avoir fait un pas. Il vit leurs visages terrorisés, mais Foljambe adorait son petit et n’avait surtout plus rien à perdre.

— Je t’avais bien dit de te méfier des sirènes, voilà de quoi elles sont capables. T’y crois maint’nant ?

Neal trembla de tous ses membres. Il bégaya :

— Ce truc-là, c’était juste un squelette vivant avec des jambes, ce n’était pas une sirène, ah ça non !

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Je sais ce que j’ai vu Warren. Que les sirènes existent ou non, cela n’en était pas.

— Qu’est-ce que ça pouvait bien être alors ?

— Je n’en ai pas la moindre idée…

Pour lui ce genre de créatures n’étaient pas réelles jusqu’à aujourd’hui.

— Bon, souffla le capitaine, continuons, je veux trouver le trésor avant la nuit !

Visiblement, le sort du jeunot lui importait peu. Il cherchait le butin légendaire de son adversaire depuis des mois et rien ne le détournerait de son but. Pas même des découvertes incroyables. De toute façon il ne prendrait pas le risque de se faire tuer pour capturer une créature rare ne valant pas la moitié de ce qu’il pouvait obtenir en faisant creuser ses hommes.

Neal courrait. Il détalait aussi vite que ses jambes le lui permettaient, tentant de revenir sur ses pas sans se perdre. Sa respiration devint particulièrement difficile. Depuis combien de temps essayait-il de s’échapper ? Et à quoi ? Il ne voyait pas grand-chose, mais il savait du fond de ses tripes que s’il s’arrêtait ou s’il ralentissait, il était mort. Le jeunot n’osait même pas jeter un coup d’œil en arrière et risquer de trébucher. Il sentait les autres non loin, cherchant eux aussi une échappatoire. Pensaient-ils tous qu’il connaissait le chemin de la plage pour être  ainsi à ses basques ? Ses jambes manquaient de le lâcher une fraction de seconde mais l’idée même de tomber le terrorisait. Maudite île. Fichu trésor. Neal courrait. Il galopait à s’en déchirer les muscles. Du coin de l’œil il reconnut le trou d’eau contenant les créatures squelettiques. La plage ne devait plus être très loin. Il aperçut une grande lumière et l’atteignit. Il galopa dans le sable, s’y tordit la cheville, mais continua. Enfin, il se rua dans l’océan sur quelques mètres, s’imaginant naïvement qu’il serait une protection. La pression que celui-ci exerçait sur ses jambes endolories le força à s’arrêter. Il s’échoua lamentablement, éclaboussant son visage d’eau salée. Sa fraicheur lui donna soudain un coup de fouet. Il se mit à genoux et observa ce qu’il restait de l’équipage l’imiter. Il n’entendit que des souffles rauques, épuisés. Aucun cri, plus de danger. Du moins pour le moment. Il reprenait doucement ses esprits en luttant contre les vagues qui tentaient de le faire chuter plus bas encore.

— Seulement sept, grogna le Capitaine.

Neal tourna la tête en tous sens, mais le décompte fut rapide. Old Jack dénombrait ce qu’il lui restait d’homme. Plus lui, cela faisait huit survivants. Le jeunot eut le cœur serré lorsqu’il remarqua l’absence de Foljambe parmi eux. Ce vieux boucanier était peut-être laid mais il était aussi son seul ami à bord en plus de lui avoir sauvé la vie. Il essaya de se souvenir du moment où ce dernier avait disparut mais tout s’embrouillait dans son esprit. Cooper le sortit de sa torpeur une nouvelle fois. Il frappait la surface du poing en hurlant de rage. Enfin, il s’adressa à son défunt rival, le traitant de tous les jurons qu’il put trouver à cet instant. Il venait de perdre un peu plus d’une quinzaine de pirates et ne savait même pas comment. Ils n’avaient rien eu le temps de voir ni de comprendre. A bout de nerf, Neal finit par craquer et sanglota. Le Capitaine le dévisagea puis lui lança :

            — Je ne veux pas de lopettes sur mon navire !

Il savait que Foljambe et lui s’entendaient bien et que lui saurait le remonter mais c’est en le cherchant des yeux pour lui en intimer l’ordre qu’il prit conscience de sa disparition. Evidemment, le vieux boiteux n’avait eu aucune chance. Il soupira.

            — La mort de ton ami Warren ne doit pas te rendre triste, elle doit te mettre en colère. Sert toi ensuite de cette rage pour le venger.

Le mouse arrêta net ses lamentations et bu ses paroles avec reconnaissance.

            — Et quel est le meilleur moyen d’y arriver ? Je te le donne en mille, trouver le trésor de cet enfoiré de Bartholomew malgré son piège.

Voyant Snelling se rasséréner à cette idée, il continua.

            — Alors gamin, est-ce que tu chiales comme une fillette ?

            — Non mon capitaine, j’ai seulement été éclaboussé, répondit l’autre.

            — Dans ce cas pourquoi tu trembles comme une feuille ?

            — Parce que l’eau est froide mon capitaine.

            — Je préfère ça. Mouille le canot, on n’a pas de temps à perdre. Je connais quelqu’un qui va pouvoir nous renseigner.

D’un regard Old Jack fit comprendre aux autres que cela valait aussi pour eux. Tous se relevèrent et se traînèrent jusqu’à la plage où séchaient les barques sous le soleil. Tous, sauf Neal qui marchait d’un pas plus décidé malgré sa blessure. Cooper embarqua avec lui seul, chaque canot ne contenant plus que deux hommes au maximum, tous devaient ramer. Lui-même se plia à la tâche, trop pressé pour laisser le petit se débrouiller. Sur son bâtiment ceux qui ne l’avaient pas quitté les fixèrent avec étonnement. Où donc étaient passé leurs compagnons ?

            — Notre ennemi nous a tendu un piège en nous envoyant sur cette île maudite. Beaucoup d’hommes ont perdu la vie à cause de lui. Mais croyez-moi, j’obtiendrais réparation pour cette offense.

Par ce discours enflammé, le Capitaine en bon orateur, remotiva ses troupes qui le saluèrent comme leur sauveur.  Ils le suivraient jusqu’à la mort. Il n’était certes pas le plus riche des pirates, mais il possédait ses fidèles. Le mousse admirait cet homme pour son tempérament et sa persévérance. Il mit donc le cap à l’Ouest, jusqu’aux côtes du continent. Neal trima comme un enragé. N’étant plus assez nombreux pour qu’il se contente de laver le pont, il fut assigné à de nouvelles tâches plus difficiles. Chacun devait y mettre du sien et devenir polyvalent. Les vents favorables leur permirent d’atteindre leur destination en à peine deux jours.

Bartholomew et tout son équipage ayant péri sous les coups de sabres de son Capitaine, Neal se demanda qui pourrait bien les aider à en savoir plus. Une fois sur la terre ferme, Old Jack le lui expliqua. Son rival avait un second à qui il révélait tous ses secrets. Ce dernier avait tenté et échoué une mutinerie. Pour punition il avait fini abandonné sur une île déserte avec pour seul compagnie son pistolet munit d’une balle. Mais ce petit malin s’en était sorti, personne ne savait comment. Et Cooper connaissait l’endroit où le trouver. Il passait ses journées à boire dans une taverne miteuse. Ils s’y rendirent à trois. Le capitaine prit avec lui Snelling et un vieux borgne qui le servait bien. Il trouva facilement l’ivrogne qui oubliait sa solitude dans sa chope.

            — Il a l’air au fond du trou, grinça le borgne.

            — S’il est encore assez sobre, je lui tirerais ses informations avant ce soir, déclara le capitaine pour qui peut importait son état mental. Sinon, il cuvera dans la cellule de mon navire jusqu’à demain.

Ils se plantèrent devant sa table sans mot dire. Lorsque l’homme ivre daigna lever les yeux sur eux, il reconnut immédiatement son vieil ennemi.

            — Eh bien, souffla-t-il, pas inquiet le moins du monde, on vient achever le dernier membre du Royal dragon ?

            — Ça dépend de toi, répliqua Old Jack.

            — Vraiment ?

Ses trois interlocuteurs prirent place autour de lui.

            — J’ai besoin d’informations.

            — Lesquelles ?

            — Du genre : Où est le trésor de ton ancien patron ?

Le vieux soulard se mit à rire.

            — Je croyais qu’il t’avait révélé son emplacement avant que tu ne l’égorges ? Se moqua-t-il.

            — Il m’a envoyé tout droit dans un piège, oui.

            — Ça ne m’étonne pas. Qu’est ce qui te fait croire que je ferais mieux ?

Le Capitaine le regarda droit dans les yeux.

            — Tu m’as déjà aidé à l’avoir lui, tu peux bien le faire à nouveau… J’ai confiance en toi Sam.

            — Pourquoi je te le dirais ? J’ai déjà eut ma vengeance.

            — Avoue qu’il serait dommage qu’un si joli pactole ne serve à personne. Tout seul tu ne l’auras jamais. Quant à toi, écumer les bars, ce n’est pas une vie. Si je te propose de t’engager et d’avoir ta part comme chacun de mes matelots, ça te plairait ?

            — Tu me prendrais à bord ?

            — J’ai perdu les deux tiers de mon équipage sur cette maudite île, j’ai besoin d’hommes.

            — Quelle île ? S’intéressa Sam.

Old Jack  lui expliqua en détail sa localisation et les évènements qui s’y étaient produits. L’ivrogne partit une nouvelle fois en fou rire.

            — Il s’est bien foutu de toi pour t’envoyer sur l’île des trépassés. Il n’a certainement pas prit le risque d’y cacher son trésor. Il n’y a rien là-bas à part des démons. C’est bourré de fantômes, de feux-follets, de banshees, de rusalkas, de serpents, de scorpions et que sais-je encore ? Tu as eu une chance de cocu d’en revenir vivant.

            — Je vois, soupira Cooper.

            — Je sais où se trouve la véritable cachette, avoua Sam. Et j’accepte de t’y mener.

            — Sans conditions ?

            — Si tu tiens ta parole, non. Tes arguments étaient plus que convainquants.

            — Alors buvons à notre accord ! s’exclama Jack, guilleret.

Ils entrechoquèrent leurs pintes en guise de contrat et les vidèrent d’une traite.

            — Il n’y a plus de temps à perdre, allons-y, brailla l’ivrogne en se levant dès sa dernière goulée.

Le Capitaine approuva, le plus vite serait le mieux.

            — J’espère que t’as du Rhum sur ton épave, lui marmonna Sam.

Lorsque, sur le bateau, les pirates les plus anciens aperçurent leur ennemi, ils brandirent leurs sabres. Cela ne fit nullement réagir celui-ci qui resta calme malgré tout. Le Capitaine les stoppa d’un geste.

            — Rangez vos armes, il est notre invité, déclara-t-il.

Tous obéirent sans discuter, la mine étonnée.

            — Y’a des gueules qui ne me reviennent pas, grinça Sam.

            — Raconte-nous plutôt comment tu t’en es sorti, réclama Cooper.

L’ivrogne scruta les hommes assemblés autour de lui et inspira fortement.

            — Je vais commencer par le début pour ne pas perdre les nouveaux. Pour ceux qui débarquent, je suis l’ancien second de ce bon vieux Capitaine James.

Devant les regards méfiants de certain, il ajouta avec amusement :

            — Eh oui, celui-là même. Mais j’avoue que je n’étais pas vraiment fidèle à lui. Lui en revanche me faisait entièrement confiance. Il me racontait tous ses secrets. Son trésor, ses astuces, ses faiblesses… A force de le côtoyer de trop près j’ai fini par en savoir suffisamment pour pouvoir prendre sa place. C’est ainsi que je me suis retrouvé à monter une mutinerie à bord du Royal Dragon.

Il s’arrêta, le temps de vider une fiole d’alcool sortie de sa botte.

            — Mais, trop sûr de moi, confia-t-il, j’ai fait des erreurs et j’ai échoué. Trahi par celui auquel il disait tout, le Capitaine a voulu que je souffre avant de mourir. Mais ne supportant plus la vision de mon joli minois, il a préféré se débarrasser de moi.

Cette dernière phrase arracha un sourire moqueur de la part de ses auditeurs. Comme Warren Foljambe, il était plutôt laid. En pensant à son ami, Neal se sentit morose.

            — Il m’a jeté par-dessus bord non loin d’une île déserte, avec pour seul bien, mon pistolet muni d’une balle. Cette unique chance d’en finir avant de devenir complètement fou. Mais j’en viens à l’essentiel, cher Jack. Ce qu’il ignorait, c’est que j’avais un complice parmi ses moussaillons et que celui-ci s’est débrouillé pour mettre à l’eau un canot plein de provision avant que le navire ne quitte les lieux. Oui mon gars. J’y suis tout de suite monté et j’ai dus ramer jusqu’à cette terre. Depuis, je rumine mon échec. J’ai laissé passer ma chance, par orgueil. Et puis votre Capitaine préféré m’a trouvé. Quelques-uns d’entre vous le savent déjà, j’ai pu avoir ma vengeance. Il a suffi que je lui explique comment l’attaquer pour avoir une bonne chance de le tuer. C’est grâce à moi que vous n’avez plus à le combattre.

            — Même dans la mort, il me défie, commenta Old Jack pour l’arrêter.

            — Heureusement que je suis là. Bon, maintenant que j’ai raconté ma petite histoire aux enfants, si on se prenait une bouteille de Rhum entre adulte ?

Tant qu’il gardait l’esprit assez clair pour le guider efficacement au butin de son rival, Cooper n’avait rien contre. Le vieux boucanier savait que Sam voulait depuis longtemps mettre la main dessus. Il ferait donc rapidement le nécessaire. Il n’y aurait plus qu’à l’achever ensuite.

Le Capitaine l’emmena jusque dans sa cabine, où ils consultèrent les cartes. L’ivrogne n’étant pas aussi stupide qu’il y semblait, il n’en révéla pas trop.  Il n’indiqua pas l’endroit exact, seulement la direction à suivre pour le moment. La méfiance des deux anciens ennemis était réciproque. Chacun restait sur ses gardes, sachant que l’un saisirait la moindre occasion d’éliminer l’autre. Ils mirent les voiles vers l’Est, retournant de là où ils venaient.

Toute la journée Neal songea à parler à Sam sans jamais réussir à le trouver seul. Le jeunot avait remarqué ses grandes connaissances concernant les créatures maléfiques rencontrées plus tôt et brulait d’envie d’en savoir plus lui aussi. Ce ne fut que la nuit, alors que les pirates éreintés ronflèrent sur leur branle, qu’il put l’approcher. Snelling lutta contre la fatigue et attendit que tout soit calme. Sam s’accoudait au bastinguage et regardait la lune se refleter dans l’océan.

            — Vous ne craignez pas les sirènes ? L’aborda le mousse.

            — Sur un batiment comme celui-ci, tant qu’on est pas assez idiot pour sauter, on ne risque pas grand-chose. Ce sont des poissons, elles ne sortent pas de l’eau, répliqua-t-il.

            — En avez-vous déjà vu ?

            — J’en ai même tué, se vanta-t-il, mais j’ai jamais pu récupérer leur carcasse pour les vendre.

Neal se figea. Son intérêt pour l’ivrogne baissa soudain. Pauvres sirènes. S’il ignorait leur véritable nature alors comment pourrait-il le renseigner sur les êtres magiques peuplant l’île des trépassés.

            — Tu voulais quelque chose ou c’est tout ce que tu as à me dire ? L’interrogea le vieil homme.

            — Quand nous étions sur l’île maudite, j’ai frôlé la mort par deux fois, bredouilla Snelling.

Sam l’examina de la tête aux pieds, le visage empreint de mépris.

            — Mon fameux complice, c’était un jeune mousse comme toi. Sensible, faible, pas au point sur la cruauté. Il n’aurait jamais dut devenir pirate. Qu’est-ce que tu fiche ici si tu trembles au moindre danger ?

Le regard du jeunot se durcit. Pourquoi le traitait-il ainsi ? Humilié, il préféra ignorer sa remarque et en venir au fait.

            — Dans un trou d’eau, j’ai vu des squelettes qui bougeaient. L’un d’eux est sorti de l’eau pour m’agripper et tenter de m’emporter. J’y ai survécu, mais j’ai eu le temps de remarquer qu’à l’air libre, leurs os se couvraient de peau. Les autres ont cru à des sirènes mais ça n’avait pas de queue de poisson. Alors qu’est-ce que c’était ?

            — Tu as eu affaire aux Rusalkas. Ce sont des bêtes féroces mangeuses d’homme. Des femmes mortes avant leur mariage. Elles se terrent dans les étangs et surgissent pour manger les hommes s’approchant de trop près pour se venger. Des âmes damnées de femme noyées. Je vais te raconter un secret. Bartholomew James, son père, le père de son père et ses ancêtres ; ce sont eux qui ont façonné cet endroit. Ça a commencé il y a un peu plus d’un siècle. Au début le mâle dirigeant de cette famille, ne me demande pas son nom, a choisi cette île au hasard. Elle était encore paisible. Il a décidé d’y exécuter sa compagne et l’amant de celle-ci pour les punir de leur tromperie. Il fusilla l’homme mais la donzelle s’enfuit vers la foret. Elle est tombée dans le lac et s’est cognée la tête. Elle est morte noyée, alors il l’a laissé là sans plus s’en occuper. Ensuite, à chaque fois qu’il avait des exécutions à faire il se rendait là-bas. C’est devenu la coutume familiale. Ils noyaient tous les femmes qui leur brisaient le cœur et tuaient au pistolet ou au sabre les traîtres. Désormais peuplée de fantômes et de Rusalkas, l’île a attiré d’autres créatures, augmentant le massacre. C’est rapidement devenu impossible de s’y poser longtemps sans périr. Ils l’ont nommé l’île des trépassés.

            — Tout ce qui vit à cet endroit essaye de tuer ?

            — A une exception près, approuva l’ivrogne. Les feux-follets ne sont pas vraiment des monstres assoiffés de sang. Ils sont trop faibles, inférieurs. Ils se retrouvent souvent obligés d’obéir aux autres. En général ils se contentent de guider les humains. Ils peuvent te mener à un trésor comme à la mort.

Son Capitaine devait savoir cela lui aussi, pensa Neal, parce qu’il se souvint l’avoir vu suivre ses petits êtres volages. Le jeunot s’était retrouvé à l’arrière de la file de boucaniers qui serpentaient sur un sentier. Ainsi à la traine, il n’avait pu distinguer ce qui sema la panique quelques minutes plus tard. Les hurlements d’horreur et de souffrance l’avaient tant terrorisé que son esprit se ferma immédiatement à la réflexion et opta pour l’instinct de survie. Foljambe à ses côtés en avait fait de même mais il le perdit rapidement de vue. Avec sa jambe, il ne pouvait courir. Les images dans l’esprit du mousse devinrent floues puis disparurent. La seule chose qui lui revint fut le moment où il entrait dans l’eau froide de l’océan. Revenant au présent, il remarqua le regard de Sam sur lui.

            — Si ça te hante à ce point, tu n’iras pas bien loin.

            — Je m’en remettrais, répondit Neal d’un ton qu’il voulait sûr, fixant son interlocuteur sans faillir.

Enfin, agacé par cette conversation, il tourna les talons et alla se coucher. En chemin il croisa Old Jack Cooper qui l’interpella discrètement.

            — Comment tu te sens, lui chuchota-t-il.

Habituellement, Warren venait à lui ainsi afin de s’enquérir de son bien-être.

            — Tout va bien mon Capitaine, affirma Neal la tête baissée.

            — C’est normal à ton âge que ce soit difficile. C’est en vieillissant que l’on s’endurcit. Tu as quoi, quinze ans ?

            — Seize mon Capitaine.

            — T’es encore qu’un gamin, mais t’es déjà courageux.  Warren était mon second et il était fidèle. Ce genre de gars est précieux. Pas le genre de capon qui se mutine.

Snelling comprit sans difficulté à qui il faisait allusion.

            — Vous n’avez pas confiance en Sam ?

            — Du tout. Dès qu’on aura le butin ce sera lui ou moi. Je serais obligé de l’éliminer le premier. Il me prend vraiment pour un crétin, c’est vexant mais pour une fois ça m’arrange.

            — Je crois que je comprends.

            — Tu es un esprit malléable, facile à influencer. Il ne faut pas te laisser empoisonner par les paroles de quelqu’un qui n’est pas des nôtres. Quoi qu’il te dise sur tes capacités, n’en tiens pas compte.

            — Oui mon Capitaine.

            — Il ne te connaît pas, il ne peut pas savoir ce que tu vaux. Il ne peut pas se rendre compte de ce que cela fait de perdre Foljambe et plus de la moitié de l’équipage. Nous, nous allons leur rendre hommage en rendant leurs affaires à la mer. C’est ce que je faisais avant de te voir passer. J’ai presque terminé mais il me reste la première jambe de bois de Warren. Il n’a pas voulu la jeter car il prétendait qu’elle lui portait bonheur.

Old Jack la montra à la lueur de la lune gibbeuse et se tut un long moment. Enfin, après un soupire évocateur, il ajouta doucement :

            — Je veux que ce soit toi qui l’offre à l’océan.

Neal saisit l’objet avec hésitation, ce serait un honneur. D’un air solennel, il lança la prothèse rudimentaire dans les flots calmes qui l’emportèrent lentement.

            — Son vrai nom était Warren Cooper, c’était mon petit frère, soupira Old Jack le cœur lourd. Je comprends mieux que quiconque ta peine.

Snelling fut décontenancé par cet étonnant aveu. Après une si grave perte, le vieil homme ressentait le besoin de partager son secret. Le Capitaine lui ordonna d’aller se coucher car une longue journée l’attendait le lendemain. Le jeunot s’allongea en silence sur son branle, conscient de l’honneur qui lui faisait son chef. Il se sentit soudain fier et brave et s’endormit le sourire aux lèvres. Finalement, il l’aimait bien ce pirate.

A l’aube, il se remit au travail avec plus d’entrain, s’efforçant d’ignorer la présence de Sam. Le vieil ivrogne n’aidait pas, il se contentait de boire à volonté. Il vida plusieurs bouteilles de Rhum dans la journée. Par mesure d’économie, Cooper coupait à l’eau celle qu’il lui fournissait. Le jour suivant, ils virent l’île des trépassés droits devant eux.

            — Je croyais qu’aucun trésor ne se trouvait sur cette maudite terre ? s’exclama Old Jack en lançant son regard noir sur Sam.

            — C’est exact. Ne fait pas cette tête Cooper, je voulais juste la revoir. C’est là que James m’a marronné. Que de souvenirs ! Et puis ça ne faisait pas un grand détour, répliqua le soulard.

            — Eh bien tu l’as vu, ne perdons plus de temps.

            — Du calme ! Tu ne vas pas m’en vouloir pour si peu ? D’ici, on ne risque rien.

Le mousse observait la scène depuis son poste de travail. Son Capitaines était très méfiant et surveillait l’arme de son vieil ennemi du coin de l’œil. Lorsqu’il fut assez proche du bastingage, Sam l’empoigna par un bras qu’il tordit pour le faire pencher et une jambe afin qu’il bascule. Sa manœuvre rapide ne laissa à personne le temps de réagir. Old Jack par-dessus bord, son adversaire se redressa triomphant et éclata de rire.

            — Et me voilà capitaine de ce navire, moi, Black Sam !

Neal lâcha sa besogne et se précipita vers lui.

            — Capitaine Cooper ! S’écria-t-il, loin de vouloir passer sous les ordres d’un autre.

            — Je suis le Capitaine maintenant gamin ! Si tu ne veux pas finir avec lui au fond de l’océan t’as intérêt à te mettre à genoux devant moi. Et ça vaut pour vous tous, beugla Sam en se retournant vers le reste de l’équipage encore hagard. N’oubliez pas que je suis le seul à connaitre l’emplacement du butin de Bartholomew.  Si vous me tuez, vous crèverez tous de faim sur ce rafiot avec l’incapable que j’ai balancé à l’eau. Mais si vous êtes avec moi, dans quelques jours vous croulerez sous les pièces d’or.

A ces paroles alléchantes tous l’acclamèrent. Le jeunot apprit à ses dépend que la fidélité se payait. Il chercha des yeux Old Jack qui flottait non loin, maugréant contre Sam qui ne l’entendait point. Rassuré de le voir toujours en vie, il saisit une corde dans l’intention de la lui lancer. Le nouveau chef auto proclamé du navire l’agrippa pour l’en empêcher.

            — Je serais toi, je ne ferais pas ça.

Mais Neal n’était pas de son avis et se débattit.

            — Très bien ! Trancha Sam en le poussant.

Le jeunot se retrouva sous l’eau sans avoir eu le temps de comprendre ce qui lui arrivait. Pris de panique, il mit du temps à se retourner et vit la surface loin de lui. Une main l’attrapa et l’aida à remonter. Lorsqu’il put enfin reprendre une bonne bouffée d’air, il remarqua que Cooper venait de le sauver. Il trouva ce geste admirable.

            — Quelqu’un d’autre veux les rejoindre ? demanda une voix moqueuse sur le pont.

N’obtenant aucune réponse, celle-ci termina :

            — Dans ce cas en route !

Impuissant, les deux hommes les regardèrent s’éloigner sans que personne n’interviennent. Si seulement Warren était encore là, il aurait été leur complice à eux.

            — Ça va ? interrogea Old Jack.

Le jeune homme ne sut que lui répondre, étonné qu’il lui pose la question.

            — Nageons jusqu’à la plage. Les créatures maléfiques qui peuplent l’île n’aiment pas la lumière. Nous serons en sécurité au soleil, ordonna le plus âgé.

Neal lui obéit. Il en savait plus que lui. Ils finirent par s’échouer sur le sable chaud, épuisés de s’être débattu contre les courants marins qui les déviaient sans cesse de leur but. Ils reprirent leur souffle en admirant la beauté simple des nuages, n’en revenant pas d’être toujours en vie. Après de longues minutes, Snelling brisa le silence, inquiet.

            — Qu’arrivera-t-il de nous lorsque tombera la nuit ? S’enquit-il, ayant peur de déjà connaître la réponse.

            — Nous ne ferons malheureusement pas long feu, petit…

Ce dernier se redressa difficilement sur ses coudes, ses yeux scrutant l’horizon où le bateau avait déjà disparu. Captant son regard, Cooper lui chuchota avec résignation :

            — Tu aurais dû te ranger à leurs côtés et survivre.

            — J’aurais eu honte de demeurer auprès de ces lâches et de ces traitres. J’ai prêté serment lorsque vous m’avez engagé mon Capitaine, je tiendrais parole.

L’homme, soudain vieillit par la tristesse qui se lisait sur son visage, tenta de réprimer un sourire.

            — Et cela me réchauffe le cœur, je t’assure. Mais ne m’appelle plus ainsi, je ne suis plus rien.

Même si cela le révoltait, Neal dut bien admettre qu’il disait vrai. Sans son navire il ne procédait plus aucun bien, plus aucune fonction. A moins que…

            — Vous avez peut-être une famille ? Se risque Snelling.

Les yeux de son interlocuteur s’assombrirent, il semblait réfléchir intensément à ce qu’il devait répondre. Craignant d’avoir rouvert de vieilles blessures ou de l’avoir offensé en posant une question indiscrète, le garçon baissa la tête et n’insista pas.

            — J’en ai eu un jour, fini par raconter le Capitaine, mais je l’ai abandonnée pour devenir un pirate.

Au début, il avait voulu éduquer son fils, lui donner une vie convenable. Ce qu’il ne pouvait promettre à sa femme qui avait quitté une famille de bonne stature par amour pour lui. Il avait alors décidé de s’engager avec un vil flibustier qui lui faisait de grands discours, promettant trésors et richesses s’il le suivait. Aveuglé par ses paroles alléchantes, le jeune Jack avait signé.

Il raconta alors à son épouse ses plans sans tarder. Il désirait offrir mieux à leur enfant. Il trouverait un butin plein de pièces d’or et de bijoux précieux et reviendrait bien vite auprès de sa famille pour les faire jouir de cette richesse.

Cooper retint de justesse ses sanglots dans sa gorge avant de pouvoir continuer. Neal ne le savait pas aussi sensible, pensant que les hommes de sa trempe n’arboraient pas ce genre de faiblesse.

Malheureusement pour Jack, sa belle n’avait pas du tout réagit comme il l’escomptait. Elle se mit immédiatement à rougir de colère et éclata en cri de protestation. Elle ne voulait certainement pas d’un mari malhonnête. Mais il avait insisté, ne comprenant pas ses réticences à retrouver le train de vie de son enfance. N’écoutant que sa hardiesse,  il fit la sourde  oreille à ses prières et elle finit par le chasser de sa maison et lui ordonner de ne plus jamais y mettre les pieds.

Et c’était ce qu’il avait fait. Il grimpa très rapidement les échelons jusqu’à devenir Capitaine lui-même. Il prit son frère, qui l’avait toujours suivit, comme second de confiance, amenuisant ainsi les risques de mutinerie. Bien que devenu de redoutables pirates en mer, ils possédaient encore le sens de la famille inculqué par leurs parents paysans.

            — Et puis tu es arrivé et tu m’as demandé de t’engager, termina Jack.

            — La marine royale ne voulait pas d’un gamin de mon âge, soupira Neal, honteux.

            — Je ne l’aurais pas accepté non plus en temps normal. Mais tu m’as convaincu.

Le vieux boucanier laissa apparaitre un léger sourire.

            — Pourquoi ai-je l’honneur de vous entendre me dire tout cela ? S’enquit le jeune homme.

            — J’ai besoin d’alléger mon âme avant de mourir et il y a des choses que je voudrais que tu saches.

            — Je préfèrerais qu’on s’en sorte…

Sans complice pour leur envoyer une barque, ce qu’aucun membre de l’équipage n’avait daigné faire, ils n’avaient aucune chance. Chacun d’eux sachant parfaitement cela, ils ne firent pas plus de commentaires à ce sujet.

            — Sais-tu pourquoi j’ai décidé de te prendre sous mon aile ? L’interrogea Cooper en s’asseyant.

Snelling fit de même puis secoua négativement la tête. Maintenant qu’il savait qu’il ne prenait normalement pas de jeune, il n’en avait plus aucune idée.

            — J’ai vu le médaillon que tu portes. Ce jour-là j’ai remercié le ciel de t’avoir mené jusqu’à moi.

            — Qu’a-t-il de spécial pour vous ? S’interrogea le mousse.

Il sentit le vieil homme rassembler son courage.  Etait-ce lui qui avait coulé le bateau de son père ?

            — J’en possède son jumeau, souffla-t-il.

            — Qui vous l’a donné ?

 Neal écarquilla les yeux. Il ne comprenait pas très bien ce qu’il essayait de lui dire.

            — Ton grand-père, le jour de mon mariage.

Old Jack attendait la réaction de son fils, revenu miraculeusement vers lui. Il redoutait sa réponse. Comme il le regardait sans rien dire, trop surprit pour parler, il continua.

            — J’ai été très triste d’apprendre le décès de ta mère, et déçu qu’elle ait préféré te faire croire à ma mort…

Devant le regard de plus en plus remplit d’incompréhension du jeune homme, il crut bon de lui expliquer qu’après l’avoir raconté en confidence à Warren, celui-ci s’était empressé de le lui répéter. Seulement Neal ne s’inquiétait aucunement de savoir comment l’information était arrivée à ses oreilles. Ce qu’il désirait surtout était de déchiffrer ce qu’il venait d’entendre.

            — Mais c’est impossible ! S’exclama-t-il soudain, incapable de dire autre chose.

L’ancien Capitaine éclata de rire. Il comprenait son désarroi face à cette révélation et se rendit compte de ce qu’il venait de lui faire subir.

            — Regarde bien, lui conseilla-t-il en désignant le pendentif.

Neal le prit avec empressement et compara les deux visages. Il ne vit d’abord aucune ressemblance. Les cheveux d’Old Jack Cooper étaient plus long, sa barbe avait poussée et il avait vieillit. Mais en poussant plus loin il admit que son visage possédait la même forme, ainsi que ses yeux et son nez.

            — Mais nous ne portons pas le même nom, s’offusqua le jeune homme.

            — Snelling est le nom de jeune fille de ta mère, lui rappela Jack. Elle te l’aura donné pour t’éloigner encore plus de moi je suppose.

            — Alors vous êtes…

Les mots s’étranglèrent dans la gorge du mousse. Cooper s’occupa de répondre à sa question muette.

            — Oui. Et Foljambe était ton oncle. Je suis désolé que tu l’aies perdu sans le savoir. Surtout de cette façon.

Le corps du garçon s’affaissa, tout cela venait d’épuiser toute son énergie. Son cerveau fonctionnait à plein régime. Il cherchait dans ses souvenirs un indice. Il parlait souvent de son père avec sa grand-mère maternelle. Comme sa mère elle semblait lui en vouloir. Pourtant, étant petit, il se disait souvent que ce n’était pas sa faute si l’océan avait décidé de ne pas le leur rendre.

Il concevait à présent leur rancune. Il sentit la colère monter en lui en saisissant que l’homme assis à côté de lui l’avait abandonné. Mais c’était tout de même son père, celui qu’il rêvait de revoir depuis toujours.

Old Jack le sortit de ses pensées en lui tendant un bijou. Le double du sien. Il resta en extase devant le visage de sa mère. Avec délicatesse, il le prit dans sa paume et l’admira.

            — Je ne me souvenais pas d’elle, murmura-t-il, ému.

            — Dans ce cas je te l’offre, répondit Cooper. De toute façon il y a longtemps qu’elle ne m’aime plus. Tu le mérites plus que moi.

Ils restèrent côte à côte sans parler un long moment. L’ancien Capitaine ne voulait pas déranger son fils dans sa contemplation même si une question lui brulait les lèvres. Alors que le soleil déclinait dangereusement, il finit par se décider à l’interrompre.

            — Accepteras-tu de me pardonner cette erreur de jeunesse et de me faire une place dans ton cœur ? demanda-t-il avec une terrible boule au ventre.

Neal resta pétrifié par cette question. Il était déchiré entre deux sentiments contradictoires. Il serra le camé représentant sa génitrice en s’excusant auprès d’elle. Il ne voulait pas souffrir plus que nécessaire. De toute façon, il avait toujours eu une place béante dans son cœur pour lui. Ainsi, sans prévenir, il prit la décision la plus saine pour lui et se jeta au cou de son père afin de le serrer dans ses bras.

L’homme éploré fut pris au dépourvu et le réceptionna comme il put. Il mit quelques secondes à comprendre et tint enfin son enfant contre lui. Comme il grandissait vite.

Alors que le soleil orange atteignit l’horizon, ils entendirent bouger dans les arbres.

            — Ça commence, s’inquiéta Jack.

Il se leva et aida son fils à faire de même. Ensemble ils reculèrent instinctivement vers l’océan même s’ils n’étaient pas certains que cela les aiderait. Un remous dans l’eau fit faire volte-face aux deux hommes. Ils se retrouvèrent nez à nez avec un mâle sirène dressé sur sa queue. Cooper voulu protéger Neal en se plaçant en position de défense devant lui mais celui-ci l’en empêcha. Il reconnaissait celui qu’il avait rencontré dans les rochers de cette île.  Sa blessure n’était pas encore guérie mais elle ne saignait plus et dans peu de temps il n’en resterait plus qu’une cicatrice. Sa compagne l’avait bien soigné. Du coin de l’œil le jeune homme la vit non loin dernière lui, prenant soin de leur enfant.

            — Eloigne toi d’eux Neal, je m’en occupe, l’invectiva son père.

            — Non. Il ne me fera rien, s’opposa Snelling. Les sirènes ne sont pas comme vous les imaginez, père.

Le regard du mâle aquatique changea, il comprenait. Il reconnaissait l’homme qui l’avait blessé mais en apprenant qu’il était le géniteur de celui qui le défendait, ses muscles se décrispèrent. Il savait que le petit le convaincrait par les liens du sang comme son enfant savait si bien le faire avec lui.

            — On les confond avec les Rusalkas qui leur ressemblent. Ces créatures qui ont essayé de me noyer sur l’île. Mais ce ne sont pas les mêmes êtres, continua le jeune homme.

Un grondement s’échappa de la gorge de l’homme poisson à la mention de ce nom. Il observait avec animosité la forêt. Visiblement, il n’appréciait pas ces créatures non plus.

            — Je vous ai désobéit père. Il était là dans les rochers lorsque vous m’avez demandé de le chercher. Mais je l’ai vu avec sa famille. Je n’ai pas voulu les dénoncer pour ne pas les séparer comme nous l’avons été.  Je vous assure qu’ils sont inoffensifs.

Old Jack toisait la sirène avec méfiance, sur ses gardes.

            — Que fait-il ici alors ? Pourquoi tenterait-il de nous surprendre par derrière ? interrogea-t-il.

Ce fut à leur grand étonnement, l’homme poisson qui répondit.

            — Nous vous avons vu nager jusqu’ici. Nous savons que les monstres ne sortent pas sur le sable sec tant que brille le soleil, mais il fait presque nuit et vous êtes toujours là. Alors je suis venu vous prévenir, enfin surtout le petit, fit-il de sa voix chantante en désignant Neal.

Il en voulait évidemment toujours à Cooper.

            — Vous parlez ? s’exclama Snelling.

            — Nos ancêtres ont trouvé prudent d’apprendre votre langue afin de comprendre ce que disent les hommes et ainsi mieux leur échapper.  Depuis, elle est enseignée à nos enfants.

Ils étaient donc des êtres intelligents, pensa le pirate. Il n’aurait jamais cru cela s’il ne venait pas de l’entendre. Peut-être son fils avait-il raison après tout. Puisqu’il ne décelait pas de mensonges chez l’homme poisson, il se mit à croire que les humains faisaient effectivement erreur. D’autant qu’il ne semblait pas vouloir s’attaquer à eux.

            — Seulement nous sommes coincés ici sans embarcation pour nous mener au continent, l’informa-t-il.

Neal approuva d’un signe de tête. Il voulut demander de l’aide aux créatures marines mais n’en eut pas le temps. La femme sirène qui s’était approchée leur proposa d’intervenir.

            — Nous pourrions vous porter à la surface et nager jusqu’à une terre plus hospitalière. Il y en a une pas trop loin, déclara-t-elle en tenant fermement son enfant par la main.

Son compagnon, l’air toujours renfrogné face à Cooper, accepta.

            — Si vous nous faites suffisamment confiance, précisa-t-il tout de même.

Le pirate se tourna vers son fils, les yeux interrogatifs.

            — Je suis sûr de moi, assura celui-ci sans hésitation. De toute façon nous n’avons rien à perdre.

Suite à ses mots, un cri retentit sous le couvert des feuilles, celui long et aigu d’une banshee. Le soleil était presque couché, il fallait prendre une décision rapide.

            — Tu as raison, que risque-t-on de pire que la mort dans d’atroces souffrances ? conclut Jack.

A contre cœur, le mâle sirène laissa le plus âgé et le plus lourd des deux s’accrocher à son dos alors qu’il glissait dans les flots. Sa femme ne pouvant supporter un tel poids, fit de même avec le plus jeune. Le petit s’accrocha aussi à elle car il ne nageait pas aussi bien que ses parents. Enfin prêt, ils se mirent en route en faisant bien attention de laisser la tête des humains hors de l’eau. Ils étaient à peine éloignés lorsqu’ils virent sortir de la pénombre des fantômes et briller des feux-follets.

Heureusement, aucun d’eux ne pouvaient s’écarter autant de l’île et ils purent se détendre. Ils étaient en sécurité.

Le lendemain la faim et la soif les tenaient, mais les sirènes se sentaient épuisées. Ils avaient dut s’arrêter pour que ceux-ci se nourrissent. La vue des côtes à l’horizon leur redonnait à tous du courage. Ils l’atteignirent finalement harassés, le lendemain. Les créatures aquatiques les déposèrent sur le sable d’une plage déserte alors que le soleil brillait déjà très haut.

            — Je crois que nous sommes quitte, souffla Neal aux sirènes alors qu’il peinait à se relever.

Le mâle lui répondit alors d’un signe de tête affirmatif, puis plongea sans tarder. Ils étaient trop proches de la ville pour rester, ils risquaient de se faire repérer d’un moment à l’autre. La petite famille n’avait osée s’en approcher qu’exceptionnellement. Old Jack et son fils retrouvé les observèrent s’éloigner avec célérité. Le père brisa le silence.

            — Sais-tu pourquoi je garde si précieusement cette escarboucle sur moi en toute circonstance ?

            — Pour que tout le monde sache que vous êtes un grand pirate, père, répliqua Snelling.

            — Je n’ai jamais été qu’un boucanier des plus moyens, rêvant de gloire. La défaite de Bart a été mon plus gros coup et il m’a mené ici. Non, si je la porte constamment c’est pour avoir de quoi me refaire en cas de besoin.

Le jeunot lui jeta un coup d’œil en biais et remarqua son sourire malicieux. Ils venaient à peine de se connaitre et il voulait déjà repartir en mer.

            — Qu’allez-vous faire alors ? Questionna Neal.

            — Ce que nous allons faire, tu veux dire. Il est hors de question que je t’abandonne une seconde fois. Je sais que j’ai parfois été dur comme Capitaine, mais c’est seulement parce que je voulais me comporter avec toi comme avec les autres. J’espère que tu ne m’en tiendras pas rigueur, ce ne sera plus pareil maintenant.

            — Voulez-vous m’emmener avec vous ? Se réjouit son fils qui ne lui en avait jamais voulu.

            — Evidemment ! Que dirais-tu de devenir mon nouveau second ?

Devant la mine heureuse de son garçon il enchaina. Il avait réfléchit tout le temps qu’il avait passé dans l’eau à l’avenir de Neal.

            — Je t’enseignerais tout ce que je sais et un jour tu deviendras Capitaine de ton propre bateau. Mais tu ne seras pas un pirate. Je ne veux pas de cette vie pour toi. Tu mérites tellement mieux.

Même lui n’était pas vraiment fait pour cela.

            — Mais qu’est-ce que je pourrais faire d’autre ? S’étonna le jeune homme.

            — Tu m’as fait comprendre quelque chose d’important et j’aimerais que tu fasses la même action pour tout le monde. Je crois que ça te plaira. Que dirais-tu de devenir protecteur des sirènes ?

L’idée fit naître une étincelle dans les yeux de Neal. Il s’imaginait déjà s’érigeant en rempart devant des hommes poissons, empêchant les flibustiers et autre chasseurs de monstres d’en faire leurs trophées.

            — Qui sait, elles te mèneront peut-être à un grand trésor engloutit, commenta son père alors qu’ils se dirigeaient vers la ville, tournant le dos au soleil.

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