Le Cercle des Magiciens

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Monsieur Rufus était un vieil homme grincheux. Rien ne lui convenait jamais. Il râlait, il grognait, il grondait. Sa pauvre femme eut beau faire, il n’était jamais satisfait. Albert et Violette Rufus vivaient dans un vieux et beau manoir au cœur d’un quartier bourgeois avec leur servante : Katerina.

Madame n’avait jamais réellement travaillé. Elle écrivait des livres que, parfois, elle vendait, mais cela ne lui rapportait pas grand chose. Monsieur en revanche était un archéologue à la retraite. Il gagnait beaucoup. Mais évidemment, ce n’était pas tout.

— Albert ! appela Violette.

Pas de réponse.

— Albert ! continua-t-elle, ne me dis pas que tu es encore dans ta cave ?

Monsieur Rufus était toujours dans la cave, avec sa solitude, à ruminer un passé perdu. Violette ouvrit la porte de la cave mais ne s’y aventura pas.

— Albert ! tonitrua-t-elle, nos petits enfants arrivent demain, et ils restent trois semaines. Tâche d’être présent.

— Vieille mégère ! répondit-il.

— Vieux fou ! rétorqua madame Rufus, indignée.

Elle demeura quelques secondes plantée devant les escaliers, puis, claqua la porte et s’en alla.

Quelque part dans les plaines avançait une calèche. Un couple d’allure modeste et ses trois enfants. Hélène, la mère était la fille unique des Rufus. Elle s’était mariée avec George Calius il y a presque quinze ans et ils vivaient un bonheur idyllique depuis. Il y a quelque mois, leur maison avait été saccagée mais on ne retrouva jamais les coupables. Pour plus de sécurité, ils emmenaient leurs enfants chez leurs grands-parents. Ils avaient trois enfants âgés de 7 à 11ans. June, la plus âgée, était assise à l’écart, la tête posée sur ses genoux repliés. Ses yeux rêveurs regardaient un autre monde qui n’existait que dans son imagination. Noa, 10ans, était un petit garçon exemplaire et intelligent. Il aimait beaucoup sa famille et aurait tout fait pour elle. Il adorait tout particulièrement sa petite sœur avec qui il passait le plus clair de son temps. Elle s’appelait Alice. La petite dernière avait un cœur d’or, elle ressentait la peine des autres mieux que personne et savait la guérir de son rire cristallin. Des trois enfants, elle était la seule rousse, comme son père, mais avait les cheveux bouclés de sa mère. June, elle, ressemblait énormément à sa mère et à sa grand-mère. Brune, bouclée, belle et d’une imagination débordante. Quant à Noa, il était brun mais avait l’allure de son père, droit et fin.

Les chevaux qui tiraient la calèche avançaient d’un pas régulier, renâclant rarement. La nuit tombait et un paisible silence s’installait.

— Réveillez-vous les enfants, nous sommes arrivés, annonça Hélène Calius.

— Dépêchez-vous, le déjeuner de grand-mère est prêt, ajouta George.

Les enfants avaient eu grand peine à s’endormir la veille et du sommeil leur manquait. Ils iraient mieux avec le ventre plein. Ils n’avaient vu leurs grands-parents qu’une seule fois, il y a 5 ans, mais Alice était trop jeune pour s’en souvenir. Elle regarda sa grand-mère qui lui souriait, ses aînés l’avaient déjà salué et avaient ensuite disparu dans la maison. La petite restait sur place, les yeux grands ouverts et le cœur palpitant. Madame Calius lui dit de ne pas avoir peur et l’encouragea à avancer. Violette embrassa sa petite fille en riant.

— Comme tu as grandi ! Et comme tu es belle ! s’extasia la vielle femme.

Elle chuchota ensuite quelques mots à l’oreille de sa fille Hélène. Celle-ci répondit négativement par un signe de tête et une moue hésitante. Violette eu l’air déçu et inquiète, puis elle se ravisa et sourit à l’enfant. Toute la famille alla s’installer à la table, même Albert Rufus avait quitté son antre. Katerina apporta le repas bien chaud, une soupe aux oignons garnie de fromage, de saucisses, de pain et de pâtes. Les enfants au début furent réticents mais ils durent bien avouer que ce plat était délicieux. Noa remarqua alors un tableau accroché sur le mur en face de lui, le portrait d’un homme.

— Qui est-ce ? questionna le petit garçon en désignant la peinture.

— Mon père, expliqua madame Rufus, c’était un très grand magicien tu sais, de son temps il était un des meilleurs. A sa suite j’ai moi même été une des meilleures, mais mon temps est révolu. C’est au tour de ta mère de montrer ses talents et un jour se sera au tien et celui de tes sœurs.

— Je commence à peine à contrôler mes pouvoirs de l’eau grand-mère, je suis loin d’être fort, ajouta Noa.

— Le temps viendra bientôt ! Je t’apprendrais si tu veux, moi et pourquoi pas ta mère, nous le pouvons toutes les deux.

— Moi je sais déjà faire certaines choses avec mon feu, renchérit June qui voulait attirer l’attention sur elle, papa m’a montré avec le sien.

La grand-mère en fut ravie, aussi elle proposa à sa petite fille de lui en faire une démonstration après le déjeuner.

— Et la petite Alice, elle ne sait pas encore ? Peut-être auras-tu le pouvoir de la terre comme ton grand-père !

Alice ne prononça pas un mot. Son regard effrayé fit frissonner Violette.

— Et ton papa il avait comme toi grand-mère ? interrogea Noa.

— Non. Lui c’était un Maître du vent.

Alice fixa le portrait de ses grands yeux tout au long du repas. Le silence régna dans la pièce, un silence que rompit Katerina en apportant le dessert : une magnifique tarte aux framboises. Les acclamations de joie de tout le monde explosèrent, quel délicieux dessert.

Les enfants passèrent l’après midi à jouer dans le jardin, monsieur Rufus retourna dans sa cave et le couple Calius resta avec Violette, tous assis sur une chaise à surveiller les jeux des petits.

Ils discutaient tranquillement quand Hélène remarqua l’absence d’Alice.

— June ! Noa ! Où est Alice ? questionna-t-elle, inquiète.

— Elle est allé à l’intérieur, elle ne voulait pas jouer, répondit June.

— Elle se comporte bizarrement, ajouta Noa.

Hélène se précipita à l’intérieur pour chercher sa fille, elle l’appela mais la petite ne répondit pas. Hélène parcourut la maison puis elle entra finalement dans la salle à manger où elle découvrit Alice, debout devant la cheminée, la tête levée vers le tableau de son arrière grand-père.

— Qu’est-ce que tu fais là Alice ? interrogea sa mère.

La petite fille l’ignora et continua à observer le tableau.

— Alice, enfin répond ! Depuis que nous sommes arrivés tu n’as pas dis un seul mot, dit Hélène en la prenant dans ses bras.

L’enfant chuchota alors quelques mots que sa mère ne comprit pas.

— Qu’est-ce que tu dis ?

— Ils nous retrouveront.

— Alice ! Ne dis pas de telles choses ! je t’en prie ! s’exclama sa mère effrayée.

La petite fit la moue, elle n’était plus la même tout à coup. Prise de panique, Hélène lui ordonna fermement de ne plus dire de bêtise et la renvoya dehors pour jouer avec son frère et sa soeur. Hélène retrouva sa mère et son mari comme si de rien n’était. Le soir même, à l’heure du dîner, ils se retrouvèrent tous à table à discuter et à rire. Seule Alice ne parlait pas, ne riait pas. Elle contemplait le portrait de son arrière grand-père comme s’il bougeait. Personne ne s’en aperçut, sauf Hélène.

— Alice ! appela-t-elle fermement mais en chuchotant.

La petite fille sursauta et se tourna brusquement.

— Qu’est-ce qu’il a ce tableau ? questionna la mère.

La petite resta sans voix.

— Alice répond à ma question, insista Hélène.

— Mais… Je ne sais pas, il m’attire, je fais pas exprès, répondit la fillette.

Hélène ne comprenait pas.

— Dis maman, moi aussi je ferais partie du cercle des grands magiciens ? demanda Alice.

— Bien sur ma chérie comme ton père et moi, ton temps viendra, la rassura sa mère.

— Si le cercle survit du moins…

— Alice voyons !

— Ne me ment pas maman ! J’ai presque 7 ans, je suis jeune mais pas idiote. Si on nous a attaqué c’est parce que nous faisons partie du cercle.

— C’est vrai, mais ne t’inquiète pas, nous gagnerons.

— Pourquoi les autres membres du cercle des magiciens ne nous ont pas aidés ? questionna la petite.

— Ils ont leurs propres problèmes.

Alice n’insista pas plus et se remit à contempler le tableau.

Les heures passèrent et les enfants furent couchés. Hélène et sa mère restèrent près de la cheminée à chuchoter du problème d’Alice. Violette essayait de rassurer sa fille à ce sujet mais rien n’y faisait. Ce fut finalement George qui l’incita à se coucher pour ne plus y penser, ici ils ne risquaient rien. La nuit était silencieuse, Hélène tentait de s’endormir dans les bras de son mari lorsqu’elle entendit un craquement dans le plancher. Juste après l’horloge sonna, il était minuit moins le quart. Les craquements retentirent plus loin, quelqu’un descendait les escaliers. Hélène se demandait qui pouvait bien être levé à une telle heure. Elle quitta doucement l’étreinte de son mari qui dormait paisiblement. En sortant de sa chambre, madame Calius aperçut une lumière en bas des escaliers, puis disparaître. Elle la suivit dans les couloirs jusque dans la salle à manger où elle trouva à nouveau Alice devant la cheminée, à regarder le tableau. Mais d’où venait la lumière qui l’accompagnait ? C’était une scène étrange et Hélène eut un frisson qui lui parcourut l’échine. La pièce était froide, glauque, quelque chose n’allait pas. La mère appela sa fille qui sursauta et se retourna vers la porte. La lumière étrange disparut au même instant. C’est dans la quasi obscurité qu’Hélène alla serrer sa fille dans ses bras. Elle s’agenouilla et la regarda dans les yeux grâce aux quelques rayons de lune qui perçaient à travers les rideaux.

— Maman ?

— Alice ! Que fais tu encore là ? D’où venait cette lumière ?

— Je… Je ne sais pas, la lumière venait de moi, pleurnicha la petite, mais je ne sais pas comment.

Madame Calius étreignit sa fille d’autant plus fort. La petite se calma très soudainement, elle sécha ses larmes et regarda droit devant elle, les yeux pleins de détermination. Sa mère la contempla avec appréhension. L’enfant tendit le bras et pointa la porte du doigt en chuchotant :

— Ils sont là…

Hélène se retourna et vit des dizaines de paires d’yeux brillants dans l’embrasure de la porte. Un grognement se fit entendre, de plus en plus fort. La porte s’ouvrit dans un claquement et les bêtes immondes, aux yeux lumineux, attaquèrent. Ces monstres étaient mi-chiens mi-dragons et foncèrent sur Hélène et Alice dans un grondement féroce, faisant briller leurs grandes griffes et leurs terrifiantes dents à la lumière de la lune. Hélène eu à peine le temps de contrer l’attaque en utilisant l’eau des vases comme bouclier protecteur. Malheureusement il fut détruit en un coup de griffes. Mais cela laissa le temps à Hélène de se métamorphoser, elle et sa fille, en eau et de disparaître sous la porte opposée de la pièce. Les montres grondèrent de plus belle et se ruèrent sur la porte fermée. Pour quelques secondes, Hélène et sa fille étaient en sécurité, mais cela ne durerait pas, la porte cédait presque sous les coups des bêtes féroces. Madame Calius tenta de trouver une solution, elle fit couler l’eau  du robinet de la cuisine  pour en disposer d’un maximum afin de se défendre. Elle rassura Alice mais l’enfant ne semblait pas avoir peur, ni même ressentir le moindre sentiment. Mais Hélène n’y prêta pas attention, il y avait bien plus urgent. La porte commença à casser, les bêtes grondaient et grognaient. Soudain un vacarme retentit dans la pièce ou se trouvaient les monstres. Le bruit qu’avait causé l’attaque avait réveillé toute la famille qui arrivait pour secourir les deux filles coincées dans la cuisine. Des boules de feu jaillirent sur les monstres et les brûlèrent les uns après les autres. Ils oublièrent Hélène et Alice pour attaquer George mais Albert le protégea en formant devant lui un mur de terre et de pierres. Le mur fut détruit rapidement mais George put attaquer de nouveau et tua deux monstres tendis qu’Hélène en noyait un autres dans l’eau qu’elle contrôlait. Violette en fit de même avec un autre encore. Albert continua de protéger ses proches tout en achevant une bête en le transperçant d’un pieu en pierre venant de la cheminée. Il n’en restait désormais plus un seul. Le calme était étrangement revenu aussi vite qu’il avait disparu. Noa et June apparurent derrière leur père, les yeux remplis de larmes. Ils étaient tous terrifiés par cette attaque. Dans ce silence pesant, Alice apparut à la porte de la cuisine, le regard toujours froid. Un souffle se leva et une brume noire envahissait la salle à manger jonchée de cadavres de monstres. Dans la brume se forma une ombre effrayante.

— Bonsoir, dit l’ombre d’un ton sournois, je vois que mes chers petits Shadrroks n’ont pas fait le poid face à vous tous.

Le sang de George ne fit qu’un tour en voyant le démon devant lui. Ferlock était le plus puissant démon encore vivant et le voir ici s’attaquer à eux était un désastre. Il lui envoya des boules de feu puissantes à plusieurs reprises tant sa colère était grande, mais aucunes ne l’atteignit. Le démon regarda son ennemi en riant et s’avança vers Hélène et Alice. Au même moment toute la famille essaya de le neutraliser alors qu’Hélène se posta devant sa fille pour la protéger de son corps. Absolument rien n’atteignit le démon qui continua nonchalamment d’avancer. Il fit un simple geste de la main et Hélène voltigea pour aller s’écraser contre un mur à l’autre bout de la pièce. assommée par le coup, elle s’écroula et ne bougea plus. Violette réagit immédiatement et remplaça sa fille auprès d’Alice malgré la peur. Le démon s’apprêta à faire de même à la vieille femme mais son geste fut stoppé par une force inconnue. Ferlock resta calme mais ses yeux, à quiconque osait les regarder, trahissaient sa panique intérieur. De toutes ses forces il tenta de se défaire de cette emprise mais rien n’y faisait. Alice le regardait froidement dans les yeux mais ne laissa paraître aucun sentiment. Là, le démon comprit son erreur. Bien que son nouveau bouclier magique le protégeait des pouvoirs de feu d’eau et de terre, celui-ci ne pouvait empêcher l’air de l’atteindre, puisqu’il était présent aussi à l’intérieur de la protection maléfique. jamais il n’avait été mis au courrant qu’un membre vivant de cette famille possédait un tel pouvoir. Il perçut dans les yeux de chacun la surprise, même la famille ne savait rien. Seule les yeux d’Alice, la petite rousse, montraient qu’elle savait. A peine le démon comprit-il cela que l’air autour de lui disparut. Son bouclier ne laissait passer les élément que dans un seul sens pour qu’il puisse attaquer sans craindre de retour. Lorsque la force étrange eut fini de retirer l’air de la protection, plus rien ne pouvait y pénétrer. Ferlock étouffait lentement, son propre pouvoir l’avait trahi. La rage l’envahit quand il vit cette famille de sorciers le regarder mourir sans comprendre se qu’il se passait. Son visage se crispa et il mourut, lentement. Une fois le démon hors d’état de nuire, personne n’osa bouger, qu’allait-il se passer à présent ? Heureusement, aucun autre démon n’apparut.

— Que s’est-il passé ? questionna George.

— Qui a fait ça ? continua Hélène.

Tous les regards se tournèrent vers Alice qui avait toujours les mêmes yeux confiants. Sentant les questions sur les visages de ses proches, la petite fille se tourna encore une fois vers le tableau de son arrière grand-père avec le sourire. Toute la famille comprit ce que ceci signifiait, leur ancêtre les avait sauvé, malgré la mort. Personne n’avait jamais été témoin de cela, mais ce ne pouvait être autre chose.

A l’intérieur d’elle même, Alice riait. C’était bien elle qui avait tué le démon, c’était aussi bien elle qui avait condensé les molécules de l’air pour créer de la lumière comme le lui avait enseigné l’âme de son défunt ancêtre à travers son portrait. C’était bien d’elle que venait cette force inconnue du vent, mais c’était tout aussi vrai de dire que c’était leur ancêtre qui les avait sauvé, s’il ne lui avait pas parlé à travers le tableau, elle n’aurait rien pu faire. Elle était bien trop jeune pour ses grands pouvoirs et préféra les cacher. Mais un jour on saura…