Le volcan de cristal

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Le Volcan de cristal.

 

                — Mamie ! Mamie ! s’exclamait une petite fille en courant dans la boutique.

Agnella la vieille potière se mit à craindre pour sa marchandise. Elle se leva de sa chaise et contourna son bureau pour accueillir l’enfant.

            —Doucement Natane, ne court pas. Qu’est-ce qu’il y a ? lui demanda-t-elle, remarquant l’inquiétude dans les yeux couleur d’argile de l’enfant.

            — Y’a deux messieurs en uniforme qui veulent te voir…

            — Va chercher ton père, s’il te plait, lui demanda la potière en souriant afin de la rassurer.

Elle-même ne se sentait pas très à l’aise, mais ce n’était au pas une raison pour inquiéter d’avantage la petite. Elle n’avait aucune idée de ce qu’on pouvait bien lui vouloir. Deux hommes attendaient bien sagement devant la porte, arborant un air certes maussade mais qui n’avait rien d’agressif. Ils portaient les uniformes noirs et gris des agents de services du gouvernement. En avançant vers eux, elle ne put s’empêcher de refaire ses comptes dans sa tête à toute vitesse afin de s’assurer qu’elle avait bien payé toutes ses factures. Lorsqu’elle leur ouvrit enfin la porte, elle ne savait toujours pas à quoi s’attendre.

            Hassun, qui travaillait dans l’arrière-boutique, revint à l’avant avec sa fille en essayant de ne pas avoir trop l’air de se précipiter. Il n’avait pris le temps que d’enlever son tablier après s’être essuyé les mains dessus. Quand il arriva à la porte de la boutique, il vit les deux agents resté à l’extérieur, sans réaction devant sa mère qui pleurait. Il alla alors ouvrir à son tour, les poings et la mâchoire serrés.

            — M’man ?

            — Ça va Hassun. Ce n’est rien. C’est Papi Rowtag, articula Agnella qui tentait de reprendre ses esprits.

            — Nous sommes navrés, Madame, intervint alors un des hommes du gouvernement.

            — Oh… C’était un très vieil homme, je m’y attendais un peu. Mais c’est toujours dur de perdre un parent. Je l’ai vu encore hier…

            — Voici tous les papiers qui vous concernent.

Son fils prit les enveloppes qu’on leur tendait d’une main et de l’autre il caressa doucement le bras de sa mère.

Les agents s’en allèrent après un salut respectueux tandis qu’Agnella, Hassun et la petite Natane se réconfortaient. C’était une bien triste journée. Ils décidèrent de fermer la boutique.

Le jour vint où il fallut vider l’appartement du défunt afin qu’il soit reloué. On avait réalisé l’incinération, rendu les hommages et lu le testament qui contenait plus de pensées que de dons. Le vieux Rowtag ne possédant pas grand-chose, il ne restait plus que cela.

Ne sachant que faire de tous ces meubles anciens, ils les proposèrent à une boutique d’occasion. C’était toujours mieux que de les jeter. Malgré cela, il leur restait encore beaucoup de cartons et de babioles à trier. Agnella ne résistait pas à l’envie de tout fouiller et de tout regarder en détails, si bien que leur besogne dura plus longtemps que prévu. Chaque objet lui rappelait une multitude de souvenirs plus ou moins anciens dont elle aimait se délecter. Hassun la laissait faire, il ne voulait pas la brusquer car il savait que la perte de son père la touchait beaucoup. Elle n’avait eu que lui. L’appartement se vida cependant petit à petit et bientôt, ils purent regarder les pièces dénudées avec nostalgie. Ils n’emportèrent qu’un tas de papiers à vérifier, afin de s’assurer que tout était bien à jour. Enfin, Agnella referma pour la dernière fois la porte avec une pensée émue, puis s’en retourna chez elle.

Elle reprit les activités dans sa boutique, elle avait besoin de se changer les idées. Aussi, c’est son fils qui s’occupa des papiers de son grand-père. Il était en plein compte quand il tomba sur un contrat de location qui le surprit et alla aussitôt voir sa mère. Il attendit qu’elle ait fini de servir sa cliente qui, en bonne habituée, repartit non sans exprimer ses sincères condoléances, puis il l’interpella :

            — Tu savais que grand-père louait un garde-meuble ?

            — Non. Pourquoi aurait-il fait ça ?

            — Je n’en sais pas plus que toi. Mais ce contrat indique qu’il le loue depuis plus de cinquante ans et il est toujours valide.

Agnella n’y comprenait rien. Qu’est-ce que son père voulait donc cacher au point de ne pas en parler à sa fille pendant plus d’un demi-siècle ? Elle s’était rappelée beaucoup de souvenirs ces derniers temps, mais rien ne semblait indiquer, dans sa mémoire, la raison de ce comportement.

            — Tu veux bien garder la boutique ? Je ne peux pas me permettre de la fermer sans arrêt et j’aimerais aller voir le garde-meuble.

Hassun aurait préféré rester avec elle car elle était encore fragile émotionnellement.

            — Bien sûr, mais prend Natane avec toi, sinon elle me traine dans les pattes, accepta-t-il finalement.

La petite, au moins, serait là pour la consoler en cas de besoin, même si elle ne pouvait pas faire grand-chose d’autre.

            — C’est bien parce que c’est toi !

La potière disait cela sur le ton de la plaisanterie mais n’était cependant pas dupe. Elle aussi serait bien contente de ne pas être seule au garde-meuble. Elle prit donc sa petite fille par la main et quitta la maison en direction du tout nouveau tramway de la ville. Cela faisait quelques temps qu’il était installé, mais se déplaçant peu, elle n’avait pas encore eu l’occasion de le prendre. Natane, quant à elle, l’empruntait de temps en temps avec son père lorsqu’il partait en ville commander du matériel. Elle montra donc à sa grand-mère le fonctionnement de l’engin. Agnella s’accrocha à la barre à côté d’elle, cette machine infernale allait drôlement vite. La vieille femme ne fut pas mécontente d’arriver enfin à bon port, en périphérie du centre-ville. Devant elle s’allongeait une longue rue bordée d’immeubles comme celui où son père avait fini sa vie. Au bout de celle-ci, elle se retrouva devant une grande grille blanche au centre de laquelle elle vit une porte grillagée. Elle tenta de l’ouvrir mais cette dernière était fermée à clef. Elle espérait n’être pas venue pour rien quand elle repéra au-dessus de sa tête une cloche qu’elle actionna en désespoir de cause. Un homme entre deux âges sortit finalement de la petite baraque qui servait d’accueil et vint lui ouvrir.

            — Excusez-moi Madame, j’étais occupé… Qu’est-ce que je peux pour vous ? demanda celui-ci en arborant un sourire avenant.

Elle lui expliqua la situation et il en parut réellement affecté quand il lui présenta ses condoléances. Avant de régler les papiers concernant le petit garage que louait Rowtag, il la mena à celui-ci afin qu’elle en constate le contenu.

            — Si je ne me trompe pas, y’avait pas grand-chose là-dedans. C’était le plus ancien client de mon père, le premier qui est venu quand il a ouvert son entreprise, ça reste en tête ses choses-là. Il nous a permis de tenir au début, parce que c’est dur de trouver les clients au départ, vous comprenez ?

Bien sûr, Agnella voyait très bien de quoi il parlait, même si elle avait suivi la voie de son père, elle avait acheté sa propre boutique. Ils arrivèrent rapidement devant le tout premier garage que le propriétaire ouvrit en cassant le cadenas après que la potière lui ait avoué n’avoir jamais trouvé de clef dans les affaires de son père. Les papiers du contrat et l’avis de décès suffisant comme preuve, il n’hésita pas.

Effectivement, il n’y avait pas foule d’objets stockés car ils ne virent apparaitre qu’un petit tas de cartons. Natane s’amusa à les compter pour montrer ce qu’elle savait faire.

            — Cinq ! s’exclama-t-elle en tournant autour.

            — Je vous laisse regarder. Dois-je préparer une résiliation ?

La potière acquiesça. Elle n’avait pas les moyens de le garder de toute façon.

         — Si vous avez besoin de moi je ne suis pas loin, fit l’homme en désignant, d’un signe de tête, l’accueil.

Agnella le remercia et entra à pas lent dans le garage. Elle n’avait aucune idée de ce qu’elle allait trouver là-dedans et cela l’effrayait un peu. Qu’est-ce que son père pouvait vouloir cacher à ce point ?

            — Tu veux que je t’aide Mamie ? proposa la petite qui ouvrit le carton du dessus sans attendre.

Le premier objet que vit la potière fut, posé tout au-dessus du reste, un petit carnet gris et froissé dont les feuilles avaient jauni. Elle le prit délicatement et quand elle l’ouvrit les pages craquèrent. Elle prit encore plus de précautions pour le parcourir mais comprit très vite de quoi il s’agissait. C’était le journal intime de son père. À demi honteuse de le lire, elle voulut tout de même en voir la fin. Peut-être y avait-il écrit la raison de son comportement, sinon pourquoi aurait-il été posé sur le dessus, comme mit là au dernier moment. Elle sentait bien que si elle voulait des explications, elle devait fouiller un peu. Aussi se résigna-t-elle à trouver la dernière entrée dans le journal de son père et la lu attentivement.

Aujourd’hui est la dernière fois où j’écris. Quand j’aurais fini de noter ma décision, le passé devra disparaitre au profit du futur. Hier soir a changé ma vie à jamais. Agnella est venue me voir et je ne m’attendais pas à ce qu’elle m’a dit. Cette petite grandit trop vite. Elle m’a demandé à quoi ressemblait papa Mahkah, c’est toujours comme ça qu’elle l’appelait. Elle se souvenait de son nom, de sa voix même, des jeux qu’ils faisaient ensemble, mais plus de son visage. Sur le coup, j’ai été choqué de l’entendre, moi il me hante sans cesse, puis j’ai compris. Ce n’était qu’une gamine après tout. Je suis allé chercher la photo que j’avais faite il y avait si longtemps. On s’est assis tous les deux sur le fauteuil, elle sur mes genoux et on l’a regardé ensemble. Elle est restée silencieuse à détailler ses traits et puis elle a soupiré et a dit : « C’est vrai qu’il était bel homme, hein papa ? ». Ma voix s’est tellement nouée que je n’ai pas pu répondre. J’ai été happé par son regard désolé et j’ai pleuré. En y repensant, j’ai honte, j’aurais dû être plus fort pour elle. Elle m’a embrassé sur le front et est partie dans sa chambre. J’ai continué à pleurer parce que je m’en voulais d’avoir fait subir ça à ma petite fille. Je me suis enfin calmé et j’ai rangé la photo le plus loin possible dans sa boite.

Quand je suis allé me coucher cette nuit-là, je n’ai d’abord pas réussi à fermer l’œil. J’étais allongé sur mes draps, à regarder le plafond comme s’il avait les réponses à mes questions. C’est là que Mahkah m’est apparu, aussi beau qu’il avait été. Ça ne m’a pas surpris au premier abord, puisque je le vois à chaque insomnie, mais il ne m’a pas tenu les mêmes propos que d’habitude. Je me souviens très exactement de ce qu’il m’a dit, ou de ce que je me suis dit à travers lui. « T’as toujours voulu jouer les gros durs, avec tes allures de bucheron, mais t’es un grand sensible. Tu le sais ça ? », a-t-il dit tout bas, la tête au creux de mon cou. « C’est parce que j’ai une poussière dans l’œil que tu dis ça ? », que je lui ai répondu, comme un réflexe. Là, il a ri, et son rire a résonné en moi, faisant remonter de vieux souvenirs. « T’es irrécupérable Rowtag, mais c’est pour ça que je t’ai aimé » ; « parce que ce n’est plus le cas maintenant ? », ai-je répliqué, en hoquetant. Il a soupiré. « Tu sais bien que si. Mais tu sais qui j’aime aussi ? Agnella. Toi, tu l’aimes ? ». Je n’ai pas osé répondre, de toute façon je voyais très bien où il voulait en venir. « Je savais que tu comprendrais », a-t-il finalement ajouté avant de se redresser. Incapable de bouger, je n’ai vu que sa silhouette dans l’obscurité. Il s’est penché vers moi et m’a embrassé sur le front, exactement comme notre fille, puis il a déposé un baiser sur mes lèvres et a disparu. J’ai voulu crier son nom, le supplier de revenir, mais je ne voulais pas réveiller la petite. Alors j’ai encore pleuré en silence. J’ai finalement fermé les yeux et je crois que je me suis endormi tout de suite.

Quand je me suis réveillé le matin, j’avais déjà bien réfléchis, mais c’est au moment où Agnella m’a demandé si elle pouvait passer l’après-midi avec une copine que j’ai vraiment pris ma décision. Je lui ai dit que je l’accompagnais, mais elle m’a rétorqué qu’elle pouvait y aller toute seule, que ce n’était pas si loin. Je l’ai regardée et j’ai vu que ce n’était plus une petite fille. À treize ans, elle a passé plus de temps sans Mahkah qu’avec lui. Le temps passe trop vite. J’ai décidé de lui faire confiance, c’est une bonne personne, et elle a filé toute heureuse.

J’ai rangé tout ce qui concerne Mahkah dans quelques cartons, il ne reste plus que le journal. Je vais tout abandonner. Mahkah, si tu me vois écrire de là ou tu es, où que tu sois, ne m’en veux pas. Je n’ai pas envie de t’abandonner, mais je pourrais passer ma vie à venger ta mort que ça ne te ramènerait pas. Je dois me tourner vers l’avenir et prendre soin d’Agnella. Je sais que de toute façon, on se retrouvera un jour, mais pour notre fille, j’espère que ce sera dans très longtemps. Je suis prêt à revivre à présent.

Le journal se terminait sur ces mots. La vieille potière se souvenait bien de cette fameuse photo de son papa Mahkah. Elle fouilla au fond d’une petite boite à souvenirs qu’elle avait déniché dans le même carton et la retrouva. Elle n’était même pas abîmée tant son père en avait pris soin. Mahkah y posait, radieux, debout devant une petite maison de bois. Bien que l’image ne soit que de tons de gris, on distinguait bien le mat de sa peau bronzée. Ses yeux, légèrement en amande, pétillaient d’une lueur admirative, comme si ce qu’il voyait était la plus belle chose au monde. Ses longs cheveux noirs tombaient raides sur ses épaules et sa poitrine. Il possédait une belle carrure, celle d’un travailleur manuel, mais pas aussi imposante que celle de Rowtag. Son visage dépourvu de barbe lui donnait un air très jeune, mais Agnella aurait été bien incapable de lui donner un âge. Elle prit la décision de garder la photo. Celle-ci trouverait bientôt sa place dans un cadre à côté de celle de son papa Rowtag. Ainsi elle pourrait raconter son histoire à la petite Natane qui la regardait avec son grand regard curieux.

La potière interpella le propriétaire des boxes et lui demanda de l’aider. Elle voulait emmener tous les cartons chez elle, mais ne le pouvait pas toute seule. Ensemble ils décidèrent de contacter un porteur qui les ramènerait à la boutique, puis ils résilièrent le contrat. Bien que déçu de perdre son plus fidèle client, le propriétaire lui fit grâce du dernier payement pour le mois en cours. Le porteur arriva à la boutique deux bonnes heures plus tard et aida le fils de la potière à monter les cartons dans l’appartement juste au-dessus.

            — Je peux continuer de garder la boutique si tu veux aller voir ce qu’il y a là-dedans, proposa Hassun.

Mais sa mère refusa, elle avait déjà bien assez délaissé son travail et le reste pouvait attendre le soir.

            — Il n’y en a plus pour très longtemps de toute façon, avait-t-elle fait remarqué en regardant par la vitrine.

Comme il n’y avait personne en cette fin de journée, elle engagea la conversation avec son fils qui tenait à rester en sa compagnie.

            — Tu savais que plus jeune, ton grand-père tenait un journal ?

            — Un journal ? Je croyais qu’il avait toujours été potier, comme toi…

            — Je te parle d’un journal intime !

            — Oh… Tu l’as lu ? Il raconte les soucis que tu lui as causé adolescente, je parie, s’en amusa Hassun.

            — Même pas, il s’est arrêté juste avant. Je n’ai pas encore tout lu, juste la fin. Je crois que ça parle surtout de Mahkah.

            — C’est qui ? Son grand amour ?

Agnella se contenta de hocher la tête. Rowtag ne parlait plus de lui après l’histoire de la photo, aussi n’avait-elle jamais raconté le passé de son père. Hassun savait qu’elle avait été adoptée, mais rien de plus. Son bon garçon avait la bonne idée de ne pas poser plus de questions. Il aimait son grand-père, voilà tout ce qui lui importait.

            — Et… qu’est ce qui lui est arrivée ?

            — La mort… Papi ne s’en est jamais remis. Les dernières lignes du journal témoignent justement de son envie de tourner la page, pour se consacrer au futur plutôt qu’au passé. Je ne l’ai plus jamais entendu prononcer ce nom. Il a enfermé tout ce qui avait un rapport avec Mahkah dans ces cartons.

            — Tu l’as connue ? s’enquit Hassun d’un air curieux.

            — Un peu. Il y a une photo, je pourrai te la montrer si tu veux.

Hassun acquiesça.

            — J’en apprends des choses aujourd’hui !

Agnella pensa que cela ne faisait que commencer, mais préféra se taire. Elle-même découvrait et redécouvrait de grandes parts de son passé. Son père l’avait toujours encouragée à regarder devant et non derrière elle, à ne jamais regretter. Donc c’était ce qu’elle avait appris à faire, au détriment de certain souvenirs. Elle voulait finir de déballer les affaires de son père, être sure de tout savoir, avant de parler à son fils.

L’heure vint finalement de fermer boutique. Trop impatiente, la potière prétendit une fatigue soudaine pour laisser le soin à Hassun de tout mettre en place pour la nuit et monta dans sa chambre ou étaient entreposés les nouveaux cartons. La petite Natane qui courait jusque-là dans les pattes de son père décida de la suivre. Comme elle ne savait pas encore lire, elle ne risquait pas de regarder par-dessus son épaule, aussi sa grand-mère ne s’en inquiéta pas. Agnella s’assit sur le bord de son lit et commença à trier ce qu’elle trouvait. Elle mit de côté les vieilles photos, elle y avait déjà jeté un coup d’œil, quand on avait tout déposé dans sa chambre, et n’avait reconnu aucun visage. Quant à celle de son papa Mahkah, elle était déjà dans sa table de nuit. Sur le lit à côté d’elle, elle posa tous les livres et les vieux papiers. Elle ne trouva presque que cela. Un seul objet restait au fond du plus petit carton, emballé dans du journal froissé. Avant de l’ouvrir, elle trouva une feuille jaunie par le temps. Son acte d’adoption. Elle se demanda tout d’abord ce qu’il faisait là, puis elle remarqua la signature de Mahkah. Même cela, Rowtag ne le supportait plus. Elle caressa le papier du bout des doigts quand un détail attira toute son attention. Dans les quelques phrases qui présentaient ses deux pères adoptifs, figurait la mention « époux ». Ses yeux s’agrandirent de surprise. Elle crut avoir mal lu. Elle savait qu’ils s’aimaient, mais qu’ils étaient mariés, elle ne s’en était pas doutée. Rowtag était donc veuf. Si seulement il lui avait parlé. La vieille potière aurait voulu savoir tout cela plus tôt. Elle soupira et posa délicatement le papier de côté. Elle fouilla ensuite à la recherche de textes concernant ce mariage, ce devait bien être quelque part. Quand elle les trouva enfin, elle les mit avec son acte d’adoption comme les objets les plus précieux qu’elle possédait. Tout le reste concernait des papiers sur le décès et l’héritage laissé par Mahkah, ou encore d’étranges livres aux allures ésotériques qui donnaient une sensation de mal être à Agnella. Elle ne se sentait pas la force de lire tout cela, pas encore.

Elle pensait en avoir fini quand son pied buta contre le carton devant elle, lui rappelant la présence de l’objet emballé. Elle le prit délicatement et fut surprise de son poids. Curieuse, Natane se rapprocha pour voir. Les livres, ça ne l’intéressait pas, aussi était-elle restée en retrait jusque-là, jouant avec sa peluche de l’autre côté du lit. La potière retira le journal avec douceur, de peur de casser ce qu’il renfermait. Elle se retrouva bientôt avec un énorme cristal dans les mains. Son visage se refléta sur ses parois translucides, légèrement fumées. Aussitôt remonta en elle un très ancien souvenir qu’elle avait refoulé jusque-là dans un recoin sombre de sa mémoire.

            Agnella avait tout juste cinq ans et suivait de très près Rowtag lors d’un voyage étrange. Ses petites jambes devaient presque courir pour tenir le rythme. Sur ses gardes, son père regardait tout autour de lui, tout sauf sa fille. Il se contentait de tenir sa main serrée dans la sienne. Tant que le pas pressé de la petite résonnait juste à ses pieds, tout allait bien. Le paysage inquiétait trop l’enfant pour qu’elle ose parler malgré les mille questions qui se bousculaient dans sa tête. Il y avait longtemps que Rowtag avait arrêté de lui répondre quand elle demandait où ils allaient. Ensemble, ils avaient d’abord navigué en pleine mer avec l’aide  de marins un peu étranges et qui sentaient très mauvais. À ce moment-là encore, son père parlait un peu. Mais dès qu’ils avaient aperçu l’île, il n’avait plus desserré les lèvres que pour quelques mots, des ordres secs. Un « viens », quelques « attention » grommelés après l’accostage et les voilà qui partaient, juste tous les deux. L’île semblait bien sombre. Aucun arbre, juste des rochers noirs, luisants, et une grosse montagne fumante. Rowtag avait appelé cela un volcan avant leur départ. Le volcan de cristal. Elle apprit plus tard que ce lieu n’était qu’un mythe et on l’en convainquit si bien qu’elle se mit à croire qu’elle avait seulement rêvé. Pourtant ses souvenirs étaient trop clairs pour n’être que des chimères. Ils avaient traversé l’île, évitant crevasses et jets de vapeur mortels, pour arriver finalement au pied du mont. De là, ils trouvèrent un escalier taillé si grossièrement qu’on se demandait qui, de la nature ou de l’homme, l’avait mis en place. Celui-ci tournait autour du volcan. Comme Agnella avait alors très mal aux pieds d’avoir si longtemps marché, Rowtag accepta de la porter sur ses épaules le temps de l’ascension. Doucement, le jour déclina et l’enfant, en levant les yeux, aperçut une lueur rouge orangé au sommet du mont qui fumait toujours de façon régulière. En plein milieu de la montée, ils trouvèrent l’entrée d’une immense grotte d’où la même lumière sortait. Rowtag la redéposa au sol mais agrippa fermement sa petite main, forçant l’enfant à le suivre de près. Agnella s’agita, mais lorsqu’elle vit le visage de son père, plus déterminé que jamais, elle préféra encore une fois se taire. Il ne lui laisserait rien arriver, elle le savait. Ils s’aventurèrent en silence dans la grotte rouge d’où sortait désormais des bruits sourds. Elle s’enfonçait loin sous la terre, mais il s’en dégageait toujours la même intensité lumineuse, émanant d’un liquide qui suivait son lit étroit au bord de leur chemin noir. La chaleur devenait de plus en plus étouffante. Celle du four à poterie lui semblait dérisoire à côté de l’enfer de cette grotte. Les bruits toujours plus forts ressemblaient à un battement de cœur, donnant vie à la montagne toute entière. L’enfant aligna sa respiration sur le rythme du volcan et perdit le décompte du temps. Passant une minute, une heure ou une éternité à marcher encore, le père et la fille virent finalement une ombre gigantesque se dresser devant eux. La petite scruta le mur ou se dessinait la silhouette noire puis la suivit jusqu’à sa base quand son regard croisa une roche à la forme la plus étrange ; celle d’un pied. Sur ses orteils d’onyx luisant taillés dans la roche volcanique, s’élevait une cheville épaisse puis une jambe grossière. Agnella leva les yeux, mue par une curiosité qui la terrifiait autant qu’elle la fascinait. Au-dessus des jambes, elle vit un torse, des bras et une énorme tête très laide. Même son père n’arrivait qu’aux genoux de cette statue colossale. D’ailleurs, impressionné lui aussi, Rowtag s’arrêta un instant devant elle et la jaugea. Alors la statue inclina la tête et observa les visiteurs. Cela rappela à la petite les histoires de golems que lui racontait papa Mahkah quand il était encore là. Ils étaient bien plus effrayants en vrai. La créature émit un grondement et l’enfant se cacha derrière son père qui répondit au golem :

            — Je viens pour faire affaire, votre art est mon dernier recourt.

L’être de pierre souffla comme un bœuf puis poussa un rocher rond qui bouchait l’entrée d’un nouveau tunnel. Celui-ci possédait un éclairage particulièrement tamisé. Peut-être que les créatures voyaient très bien dans l’obscurité, comme le chat de la voisine. Qu’importe qu’il fasse nuit noire ou non, celui-ci trouvait toujours le chemin de la fenêtre d’Agnella, ouverte en été, et venait dormir blottit contre son ventre en ronronnant. Penser à Nootau et à son pelage roux et doux rassura l’enfant. Si les golems étaient aussi gentils que le chat, elle ne craignait rien. Passé l’entrée du domaine des créatures, ils en rencontrèrent alors des dizaines. Certains s’employaient à tailler la roche et ne les regardaient même pas passer. C’était donc eux, le battement de cœur. D’autres transportaient les débris de pierre, d’autres encore semblaient les trier. Rowtag continuait d’avancer, essayant de les ignorer autant que possible. Enfin, un énième golem apparut, qui s’occupa d’eux. Il les regarda d’abord, visiblement étonné, puis leur fit signe de le suivre. Il s’assit au bord d’un cercle formé par le lit de la lave et attendit.

— Je viens pour faire affaire, votre art est mon dernier recourt, répéta Rowtag.

Mais pour toute réponse la créature souffla comme le premier.

— J’ai besoin d’un cristal d’Esprit pour y piéger un démon.

Là, le golem se pencha en avant et planta ses yeux noirs luisants dans ceux de l’homme qui lui parlait.

            — J’ai de quoi vous payer.

Avec un grondement satisfait, qu’Agnella compara à un ronronnement, l’être de pierre se redressa sur son séant et tendit la main. Rowtag prit alors son sac à dos et en sortit un pot qu’il avait fait lui-même et l’ouvrit pour montrer son contenu à la créature. Comme elle avait l’air dubitatif, il lui précisa que c’était dedans, sans jamais dire de quoi il s’agissait. Tout son corps tremblait. Pas de peur, non. Rien ne le menaçait et il était le plus courageux des pères. Il pleurait. Le golem se saisit du pot ouvert et y fourra son gros doigt. Il ressortit plein de la poussière grise que Mahkah leur avait laissé. Avec le recul Agnella comprit qu’il s’agissait de ses cendres. A l’époque elle croyait que la poussière était magique et que c’était pour cela que son papa était triste de s’en séparer. Le golem fit un petit signe de tête afin de montrer son accord et s’en alla, probablement pour commencer son travail. Rowtag devait avoir eu des consignes en amont car il ne parut pas décontenancé comme l’était Agnella quand ils se retrouvèrent seuls. Ils restèrent simplement assis au bord du cercle de lave. Son père la prit dans ses bras mais la chaleur était telle qu’ils y renoncèrent bientôt. Le temps passa des plus lentement. Fort heureusement Rowtag avait prévu de quoi manger et boire dans son sac. Finalement, Agnella s’endormit la tête posée sur ses genoux. Elle ne sut jamais combien de temps était passé quand elle se réveilla mais la première chose qu’elle vit en sortant de ses rêves fut le cristal qu’elle tenait aujourd’hui entre ses mains.

Son souvenir s’effilocha alors. Plus rien de bien précis ne lui revint malgré ses efforts. La veille potière se demandait désormais à quoi cet objet pouvait bien servir. Piéger un démon… Cela ne voulait rien dire pour elle. Mais alors pourquoi son père en avait-il parlé et pourquoi entassait-il autant de livres ésotériques ? Était-il devenu fou après la perte de Mahkah ? Le seul moyen d’en avoir le cœur net était de lire son journal intime depuis le début. Mais il se faisait tard et son aimable fils avait cuisiné pour elle car une délicieuse odeur lui arrivait de la cuisine. D’ailleurs Natane avait disparu. Sûrement en avait-elle eut assez de la voir dans la lune. Agnella espérait seulement que son état ne l’inquiétait pas trop. Elle décida de sortir de sa chambre avec le sourire. Elle cacha le cristal dont elle ne savait pas quoi penser et prit la photo de Mahkah qu’elle avait promis de montrer à Hassun. Pour le moment, elle essayerait de donner le moins de détails possible, mais il fallait bien que quelque chose ressorte de sa longue introspection. Elle respira un bon coup et prit son courage à deux mains. Elle avait bien élevé son fils après tout.

            — Ça sent bon, tu me gâtes ! s’exclama-t-elle en arrivant dans la cuisine.

Elle eut un regard tendre pour Hassun qui avait exceptionnellement emprunté son tablier de cuisine qu’il lui avait lui-même offert. Ça aussi elle s’en souvenait. Ce vieux bout de tissu devait avoir au moins vingt ans maintenant mais tenait toujours le coup.

            — C’est bientôt prêt. Ça va ?

La vieille potière hocha la tête et changea de sujet :

            — J’ai la photo dont je t’avais parlé. Mais lave toi les mains, je ne veux pas la salir !

Elle donna une petite tape sur les doigts plein de sauce qui s’en approchaient. Hassun obéit sans rechigner.

            — Je t’attends au salon avec Natane. Et éteint le feu, que ça ne brûle pas.

Elle ne pouvait pas s’empêcher de le materner malgré son âge. Elle s’installa alors sur le canapé et invita sa petite fille à se mettre à côté d’elle. Son fils ne tarda pas à les rejoindre.

            — Bon alors ? Assez de mystères ! A quoi ressemblait cette fameuse euh…

            — Mahkah. Tu vas avoir une sacrée surprise ! s’amusa Agnella en tendant enfin la photographie ancienne.

Hassun la prit et resta silencieux devant. Peut-être pensait-il qu’elle s’était trompée d’image, peut-être ne comprenait-il pas, aussi la potière hésita à parler devant son mutisme.

            — Waouh… finit-il par souffler. Quel regard ! J’aurais aimé qu’on m’en adresse un comme celui-là.

Ce n’était pas la mère de Natane qui l’aurait aimé comme ça. Elle les avait abandonnés tous les deux dès la naissance de sa fille pour s’enfuir loin de ses responsabilités.

            — Tu en as eu un de moi à ta naissance, assura Agnella. Après tu as commencé à pleurer…

Hassun éclata de rire et embrassa sa mère.

            — Dis papa, c’est qui lui ? questionna alors Natane.

Son père lui expliqua que c’était l’homme qu’avait aimé son papi Rowtag quand il était jeune et la petite posa plein de questions de son âge. Trop angoissée par les réponses que pourrait donner Hassun, Agnella retourna à la cuisine et vérifia où en était le repas. Elle remuait machinalement les légumes quand son fils vint lui rendre sa précieuse photo. Elle la mit vite à l’abri et ils purent manger dans la bonne humeur. Agnella essaya de penser à autre chose et de se détendre réellement mais elle ne l’était qu’en façade. Après le repas elle prit le temps d’encadrer le cliché de Mahkah et l’afficha sur le rebord de la cheminée avec le portrait de Rowtag. Elle alluma une bougie entre eux et médita sur le bonheur qu’ils devaient avoir à se retrouver là où les âmes se rencontrent. Enfin, elle souffla rapidement la flamme pour aller se coucher, ou tout du moins le faire croire. Elle avait bien l’intention de passer la nuit à lire s’il le fallait. De retour dans sa chambre, elle enfila sa chemise de nuit et se coucha à demi comme pour lire un bon roman. Le journal de son père dans ses mains paraissait fragile, il avait bien vécu. Dès la première page, elle fut happée par ce qu’elle apprenait.

Je crois que je n’arrive pas encore à réaliser qu’il est mort. Je ne comprends toujours pas comment cela a pu arriver. Il m’avait pourtant assuré que tout irait bien, que son peuple faisait ça tout le temps. La routine. Mais il est mort. Mon amour n’est plus… Non. Mahkah est mort. J’avais besoin de l’écrire clairement, même si ça fait mal. C’est trop réel. Je vais bientôt retourner dans mon pays, je pense que c’est le seul moyen que j’ai pour survivre à son absence. Tout ici me le rappelle. Mais je ne partirai pas sans un moyen de le venger. Je sens bien qu’ils vont essayer de m’en dissuader, pourtant ils en souffrent eux aussi, mais je ne peux pas l’oublier comme ça. Je me renseignerai auprès de sa sœur, j’ai vu la colère dans ses yeux à l’incinération. Je sais qu’elle me répondra et me dira quoi faire. Je veux, pour le moment, noter ce dont je me souviens avant que les détails ne deviennent trop flous. C’est assez paradoxal. Je n’imagine pas pouvoir oublier quoi que ce soit de ce jour terrible et en même temps, j’ai peur d’oublier.

Mahkah devait invoquer un démon de son peuple pour une cérémonie. J’avais déjà vu des anciens le faire mais j’étais loin. Il a convoqué Salish, le démon cupide afin de lui réclamer un peu de poudre de sa corne en échange d’or. Apparemment c’était un ingrédient pour un remède contre une maladie rare. Il avait tout prévu. Les incantations, les pommes coupées en deux horizontalement et placées en cercle ainsi que l’encens et les symboles tracés dans la terre sèche. Les anciens avaient tout vérifié et personne ne s’inquiétait. Je ne sais pas si j’ai eu un mauvais pressentiment ou quoi, mais j’ai fait garder la petite par la vieille Paytah et j’ai bien fait. Je n’aurais pas voulu qu’elle assiste à un tel désastre. Rien ne s’est passé comme prévu. Le démon, qui avait la réputation d’être docile dès qu’on lui promettait de l’or, arriva dans notre plan dans une fureur telle qu’il ne prit pas le temps d’écouter son invocateur. Il se déchaîna aussitôt en hurlant puis disparut en soulevant la poussière. Des cris retentissaient déjà de partout quand j’ai vu Mahkah au sol, le visage contre la terre. Je me suis retrouvé à côté de lui, le portant dans mes bras, sans même me rappeler m’être levé. C’était atroce. Il baignait dans son sang, le torse percé par de longues griffures. J’ai inondé son visage de mes larmes en le serrant contre moi. Les guérisseurs ont fini par me l’arracher après beaucoup d’efforts, mais il n’y avait rien à faire. Le choc de l’attaque de Salish avait brisé sa nuque. Le lendemain soir on a procédé au rituel des morts durant lequel on a brulé son corps et j’ai encore laissé Agnella à Paytah. Je crois que je n’aurai jamais le courage de lui en parler. Elle est si petite, elle ne comprendrait pas. Il faut d’abord que je le venge, ensuite je serai en paix.

Agnella essuya les larmes qui coulaient sur ses joues ridées. Les émotions de Rowtag la touchaient au plus profond de son cœur. Elle qui pensait toujours à son père comme à un homme courageux et fort, avait tendance à oublier à quel point il était doux et sensible. Dommage qu’elle ne se souvienne pas mieux de Mahkah. Cette histoire de démon la dérangeait en revanche. Pour son père cela semblait bien réel, pourtant elle n’en avait jamais entendu parler, pas même de la bouche de Rowtag. Ne pouvant plus y résister, elle se leva et alla fouiller dans les livres ésotériques, voir si elle trouvait le nom de Salish. Elle n’eut pas à chercher longtemps car chaque page le mentionnant ne serait-ce qu’une fois était marqué par un petit papier, vierge le plus souvent. Quelques-uns contenaient des notes avec l’écriture de son père. En parcourant les pages auxquelles elles se rapportaient la potière comprit vite qu’il s’agissait des plus abondantes en informations sur le fameux démon. Enfin, elle en trouva une marquée par un papier orné d’une énorme croix noire. Elle la lut en détail et bien qu’elle ne comprît pas tout ce qu’elle expliquait elle y voyait là une possible interprétation sur les raisons de la rage soudaine de Salish. Agnella ne trouva en revanche rien sur les golems ou le cristal. Ce devait être la sœur de Mahkah, enfin sa tante, qui avait effectivement fourni les informations nécessaires à Rowtag. Du moins si tout cela n’était pas que pure folie. Elle se le demandait encore. Frigorifiée d’avoir quitté sa couette, elle retourna dans son lit. La suite du journal lui en dirait plus. Comme Rowtag se répétait beaucoup, elle le survola à la recherche des parties les plus intéressantes pour le moment. Elle remarqua que quelques pages avaient été arrachées, montrant à quel point la perte était douloureuse et perturbante pour son père. Elle aussi avait aimé son mari, mais sa passion lui semblait maintenant superficielle. Avait-elle aimé autant ? Aurait-elle ressentit un si fort désespoir si elle avait été à la place de son père ? Son époux l’avait pourtant quitté tragiquement après un accident de travail, peu avant sa retraite. Elle en avait souffert, mais pas comme ça. Son père et son fils avait été là pour elle et Natane était arrivée quelques mois plus tard. Rowtag, lui, s’était isolé et ce n’était pas l’enfant qu’elle était qui aurait pu lui parler. Elle sortit de ses réflexions sur la vie quand ses yeux tombèrent sur le nom du démon.

…Sans l’aide des Tonans ça va être difficile de piéger Salish. J’ai eu beau prendre des notes avec la sœur de Mahkah, je n’y comprends pas grand-chose. Tout cela va me prendre un temps fou, mais il ne faut pas que je me précipite. J’ai déjà découvert pourquoi le démon est arrivé en colère sur notre plan, enfin je suppose. C’est une histoire d’astre. Mais ça arrive si rarement que personne n’y a pensé. Quand je pense au peu de chance qu’il a eu j’ai envie de vomir. Enfin… J’ai trouvé l’île du Volcan de cristal et des marins assez fous pour m’y emmener. Au moins, j’avance.

Ce devait être réel. Ça l’était forcément. Sinon cela voulait dire que son père perdait la tête, or il lui avait toujours parut très sain. Quant à ses souvenirs, elle ne les avait pas non plus fabriqués de toute pièce. Mais comment le prouver ? Comment en parler sans finir dans un asile ? Agnella comprenait maintenant le mutisme de Rowtag. Le peuple Tonan était connu pour sa sorcellerie mais elle prenait cela pour du folklore, rien de plus. Peut-être qu’une visite au pays de son papa Mahkah lui serait utile. Ne restait plus qu’à convaincre Hassun du bienfondé de son désir plutôt couteux sans en dévoiler la véritable raison. Elle dénicha jusqu’au nom du village sur l’acte de mariage. Mais était-ce vraiment une bonne idée ? Peut-être bien, elle avait besoin de réponses. Quoi qu’elle décide cela ne se ferait pas la nuit même, aussi continua-t-elle sa lecture afin de prendre patience. Elle essaya de comprendre ce que son père avait noté sur le rituel qu’il souhaitait accomplir, mais il se parlait à lui-même et n’était pas toujours très clair. Qui plus est, elle revenait sans cesse sur son idée de voyage. Des images magnifiques lui apparaissaient, des souvenirs flous et courts, mais qui l’enchantaient. À force d’y songer sous tous les angles, elle finit par s’endormir, épuisée. La nuit lui permit de prendre sa décision. Le lendemain au réveil, elle ne savait toujours pas ce qu’elle allait dire à son fils, mais elle voulait partir ne serait-ce que pour rencontrer le peuple de Mahkah au sein duquel elle avait passé les premières années de sa vie. Quoi qu’elle craignait de ne trouver plus personne qui l’ait connue, elle pourrait au moins s’imprégner de leur culture. À l’ouverture de la boutique, elle n’y tenait plus.

            — Hassun… J’ai retrouvé mon acte d’adoption tu sais.

            — Vraiment ? Super ! Il était dans les cartons alors ? s’enquit son fils tout en remontant le volet de fer.

            — Oui, avec plein d’autres choses. Des souvenirs me sont revenus, j’ai appris des informations étonnantes… Et j’ai décidé de retourner là-bas.

            — Là-bas ?

            — À Tona. Le pays de Mahkah.

            —Tu y es déjà allée ?

            — J’ai été adoptée là-bas et je n’en suis partie qu’à mes cinq ans. Ils s’y sont mariés aussi et je crois que j’y suis née. Mes racines sont à Tona, j’ai besoin d’y retourner. Tu comprends ?

            — Bien sur…, balbutia Hassun qui ne comprenait pas pourquoi sa mère était autant sur la défensive.

Il n’avait encore rien dit à propos de son voyage, mais elle avait visiblement eut le temps de se monter la tête toute seule.

            — Par contre, ça va être difficile financièrement, surtout si on ferme encore la boutique…

            — C’est pour ça que j’irai toute seule, l’interrompit Agnella. Je peux me débrouiller, je ne suis pas sénile.

            — Mais…

            — Si tu penses avoir besoin d’aide à la boutique, tu n’auras qu’à demander un coup de main à ton ami Adriel, il cherche du travail en ce moment, non ?

Hassun comprit très vite qu’elle avait déjà pensé à tout et qu’il n’avait pas son mot à dire. Il se rassurait en pensant que ces derniers jours elle lui paraissait plus en forme. Prendre l’air ne lui ferait pas de mal.

            — Tu comptes partir combien de temps ? souffla-t-il finalement.

            — Tona est plutôt loin. Entre l’aller, le retour et le séjour, il faut compter un bon mois. Vu le temps de voyage, ce serait dommage de ne rester que trois jours.

C’est le temps qu’il fallut pour préparer son départ : trois jours. Il ne lui restait qu’à préparer sa valise. Elle emporta avec elle les cadres de ses pères qui, eux, lui tiendraient compagnie. Puis elle découpa soigneusement les pages qu’avait annotées Rowtag dans les livres ésotériques au cas où quelqu’un pourrait lui en dire plus. Elle ne pouvait pas prendre les ouvrages en entier. Elle les cacha au fond  de son bagage avec le cristal qu’elle mit dans ses chaussettes. Elle n’oublia pas non plus le journal intime dans lequel elle glissa un papier avec le nom du village marqué sur son acte d’adoption et sur le contrat de mariage des défunts époux. Enfin, elle prit le bateau avec le minimum en vêtements car il ne lui restait plus beaucoup de place.

Hassun et Natane était là pour la saluer et lui souhaiter bon voyage. Pendant ce temps, Adriel gardait déjà la boutique et cela rassurait la potière. Elle fit de grands gestes vers sa famille jusqu’à ce qu’ils fussent trop loin pour la voir. Le beau temps lui permit de profiter de la vue sur la mer. Elle n’avait plus navigué depuis ses cinq ans mais les sensations lui étaient pourtant familières. Des images de son premier voyage vers l’île du volcan de cristal lui revenaient sans cesse. Elle n’osa cependant pas en parler aux marins afin d’avoir leur avis, elle avait trop peur qu’ils la prennent pour une folle. De toute façon, la légende la situait bien loin du chemin maritime que devait emprunter le bateau. Elle échangea quelques mots avec les voyageurs, sur le temps ou l’actualité mais restait bien souvent trop dans la lune pour engager la conversation. Il fallut presque une semaine pour arriver à bon port mais tout s’était bien passé. Agnella eut quelques difficultés à tenir debout une fois à terre et elle fut très amusée de constater qu’à part les loups de mers habitués à cet effet, tout le monde tanguait un peu au début. Sur place, des jeunes locaux aidèrent les touristes à porter leurs valises moyennant la pièce. Elle demanda à son porteur s’il connaissait le village de son enfance, ce à quoi il répondit négativement.

            — On a des cartes si vous voulez, ajouta-t-il avec son accent charmant.

Il l’emmena chez son chef qui guida la potière avec plaisir. Ils trouvèrent le village à l’ouest sur le plan, à une demi-journée en charrette. Elle loua alors un cheval et dut payer un supplément pour avoir un cocher. La citadine qu’elle était se sentait incapable de s’occuper d’un cheval et encore moins de le guider dans l’épaisse forêt de pins qui couvrait la moitié de ce continent. Comme il était déjà tard, ils décidèrent de partir à l’aube et Agnella dut trouver de quoi se loger pour la nuit. Elle se retrouva fort heureusement dans un chalet qu’elle partagea avec d’autres touristes dans la même situation qu’elle, ce qui allégea la facture. La soirée ne fut pas triste, ses compagnons étaient de joyeux lurons. Ils fêtaient la future adoption de leur enfant et leur joie débordait. Elle leur raconta le bonheur qu’elle avait eu, une soixantaine d’année plus tôt, d’avoir deux pères pour prendre soin d’elle. Le lendemain ils se quittèrent avec de grandes embrassades. Agnella se sentait comme chez elle ici alors qu’elle n’était pas encore parvenue à son but. Son cocher se trouva être simplement son porteur de la veille. Le jeune garçon avait plusieurs casquettes.

            — Tu sais tout faire on dirait, voulu le complimenter la potière.

            — Oh vous savez madame, ici tout le monde est capable se déplacer dans la nature sans se perdre. C’est la première chose qu’on apprend aux petits.

La vieille femme ne put s’empêcher de rougir un peu. Surement avait-elle oublié les bases qu’on lui avait enseignées à l’époque. Tout cela était si loin. La route se fit sans heurt. Un doux soleil perçait à travers les cimes et une brise aux senteurs de sèves venait lui caresser la peau. Quelques oiseaux faisaient entendre leurs chants, une fois à droite, une fois à gauche. Elle essaya de fouiller dans ses souvenirs mais son esprit était accaparé par trop de sensations pour se fixer. Ils déjeunèrent en cours de route puis arrivèrent en début d’après-midi. Pendant que son guide s’occupait de sa valise, les premiers curieux s’approchèrent. Bien qu’intrigués par sa venue ils restèrent, pour la plupart, aimables et la saluèrent sans la dévisager. Un homme assez âgé alla voir le porteur.

            — Ce n’est pas un lieu touristique ici. Qui est-elle ?

Le garçon haussa les épaules.

            —Je n’en sais rien moi. Elle voulait venir ici précisément, alors je l’ai amenée. Demande-lui plutôt à elle ce qu’elle veut.

Alors le vieillard se retourna vers l’étrangère et l’apostropha :

            — Madame, j’ai bien peur que vous ne vous soyez trompée d’endroit. Nous n’avons pas d’enfants à l’adoption en ce moment.

            — Je suis un peu vieille pour ça, répliqua Agnella en riant. En revanche, je suis bien là où je voulais être. C’est ici que j’ai moi-même été adoptée, dans ce village.

            — Vraiment ? Quel est votre nom ?

Lorsque la potière se présenta, une femme plus âgée qu’elle se dégagea de la foule et avança vers elle l’air hagard.

            — Ai-je bien entendu ? Agnella ? C’est toi ?

Cette dernière acquiesça, hésitante. Était-il possible qu’elle l’ait connue ?

Le regard de l’ancienne s’illumina et elle serra la potière dans ses bras avec émotion.

            — Je suis ta tante Tahnalahi.

            — Ma tante ? La sœur de Mahkah ?

À ce nom quelques murmures s’élevèrent. La vieille Tonan prit la main de sa nièce retrouvée et l’emmena avec elle.

            — Viens donc chez moi, nous avons tant de choses à nous dire.

Sa maison était en fait une hutte en tissu épais, consolidée de bois et de quelques pierres. Au centre refroidissait une marmite qui avait accueilli le déjeuner. Tahnalahi la mit de côté et elles s’installèrent sur des petits tabourets faits d’un morceau de tronc, autour des cendres fumantes.

— Je n’arrive pas à croire que tu sois revenue après tout ce temps, balbutia la Tonan.

— J’ai voulu retrouver mes racines après avoir découvert cette part de mon passé, expliqua Agnella.

— Découvert ? Tu veux dire que tu l’ignorais ?

Alors la potière raconta comment elle en était arrivée là. La mort de Rowtag, son mutisme, son journal et tous les souvenirs qui l’assaillaient.

— Mes condoléances pour ton père. Il a tenu le coup, finalement. Je dois dire que je suis un peu vexée qu’il ne t’ait pas parlée de moi, commenta Tahnalahi.

— Il parle un peu de toi dans son journal, mais sans jamais préciser ton nom…

— C’est parce qu’il n’a jamais su l’écrire correctement !

Elles rirent de bon cœur. Ça ne valait pas la peine de s’y attarder.

— Tu es la seule qui se souvienne de moi au village. C’est normal, depuis le temps. Mais le nom de Mahkah a suscité des réactions tout à l’heure.

— Oh oui. Ça a été un véritable traumatisme pour mon peuple. On en parle encore pour rappeler aux jeunes de ne pas tenter d’invocations.

— Vous ne convoquez plus Salish ?

Sa tante la dévisagea.

— Ne prononce surtout pas ce nom devant les autres. Ils te chasseraient d’ici. Le démon nous a trahis, nous avons perdu la confiance nécessaire au rituel. Je suppose que Rowtag en parlait beaucoup ?

— Non. Pas plus que du reste. Mais dans son journal, si. Il a gardé des livres qui en parlaient. Il avait le cristal pour le piéger. J’ai essayé de déchiffrer mais je n’y comprends rien.

Tahnalahi gronda.

— À quoi bon ? Pour qu’il y ai d’autres morts ? Les démons sont incontrôlables.

— Mon père a découvert la raison de la colère de Salish dans un de ses livres. Pour moi c’est un peu flou, comme le reste, mais cela aurait un rapport avec les astres. J’ai la page en question dans ma valise.

Agnella y fouilla et trouva ce qu’elle cherchait. Elle tendit le papier à sa tante.

— Je pense que tu comprendras mieux que moi.

La Tonan prit la feuille, les doigts tremblants, et osa à peine y jeter un coup d’œil avant de la poser de côté.

— Sais-tu comment tes parents se sont rencontrés ? s’informa-t-elle afin de changer de sujet.

Ce fut évidemment très efficace car Agnella était curieuse de connaitre leur histoire. De toute façon, elle n’avait pas l’intention d’insister, elle comprenait la peur des Tonans.

Sa vieille tante lui raconta comment Rowtag était entré dans sa vie alors qu’elle n’avait que sept ans. Il était venu, comme tous les autres, pour fuir le regard des gens de son pays. Cela faisait bien longtemps que son peuple accueillait les reclus comme lui. Il avait atterri dans le village par hasard. Si au début il disait qu’il ne comptait pas rester, il avait fini par changer d’avis. Mahkah n’y était pas pour rien bien sûr. Les deux jeunes adultes qu’ils étaient s’entendaient à merveille. C’était si évident qu’ils se marièrent très tôt. Et puis après trois ans l’occasion s’était présentée d’adopter une enfant. Une femme Tonan avait eu une relation peu sérieuse avec un touriste qui était reparti sans savoir qu’elle était tombée enceinte. La pauvre fille ne se sentait pas prête à assumer l’enfant seule, alors elle l’avait proposée à l’adoption. Mahkah le sut et en parla à son compagnon qui en fut ravi. Il se changea même en un papa poule un peu surprotecteur.

Cela fit une drôle d’impression à Agnella que d’entendre parler de son père ainsi, lui qui était devenu si distant.

— Mais alors, interrompit-elle, je suis à moitié Tonan ?

— Bien sûr ! Tu as les cheveux de ta mère. Mahkah aimait tellement ta double culture, il trouvait que tu étais parfaite pour eux.

Tahnalahi avait parlé si longtemps que la nuit approchait déjà. La potière avait complètement oublié son porteur.

— Il y a longtemps qu’il est rentré chez lui. Tu es la bienvenue au village, je te logerai chez moi le temps de ton séjour, affirma sa tante.

— Je ne veux pas abuser de ton hospitalité. Je te donnerai quelque chose en échange, précisa Agnella.

— Certainement pas. Je ne vais pas faire payer ma nièce quand elle me rend visite, quand-même ! Ah c’est bien les gens des villes ça, toujours des idées farfelues en tête. Je t’aurais bien proposé la cabane de bois qu’avaient construit tes pères un peu en amont du village, mais j’ai peur que depuis le temps, ça ne soit plus très habitable. Les enfants aimaient aller y jouer de temps en temps et y entasser leurs trésors, mais même eux n’y vont plus. C’est Rowtag qui avait demandé cet habitat, c’était une sorte de compromis entre notre façon de vivre et la sienne.

L’ancienne soupira.

— J’ai quelque chose à te montrer, se rappela soudain Agnella qui se leva d’un bond.

En ouvrant sa valise elle y trouva rapidement la photographie de Mahkah, sur laquelle figurait le fameux chalet en fond, et la donna à sa tante. Elle resta admirative devant le cliché. Il y avait longtemps qu’elle n’avait plus vu ce visage. La potière resta à ses côtés et caressa son bras avec douceur. Un homme les interrompit. Il semblait avoir la quarantaine, peut-être un peu plus.

— Venez donc manger avec nous, on en a fait assez pour vous deux quand on a vu que vous étiez trop occupées à parler des vieilles choses.

— C’est ta pauvre mère que tu traites de vieille ? rétorqua Tahnalahi, le regard moqueur. Agnella, voici ton cousin. Je l’ai appelé Témahkah en l’honneur de mon frère.

Celui-ci salua sa cousine avec joie.

— Maman m’a parlé de toi quand j’étais petit. Je suis heureux de te connaitre enfin, je n’avais pas osé y croire. Mais venez vite avant que ça ne refroidisse.

Ils dinèrent donc avec la famille de Témahkah ce soir-là. L’ambiance fut chaleureuse car tout le monde savait désormais qu’Agnella faisait partie de la famille. Ils semblaient plus en savoir sur elle que l’inverse. La potière raconta une fois de plus la façon dont elle s’était décidée à voyager jusqu’ici, mais suivit cependant les conseils de sa tante concernant Salish et ne le cita pas. Cacher des choses ne lui plaisait guère car c’était justement ce qu’elle reprochait à Rowtag, seulement elle n’avait pas le choix si elle souhaitait rester dans le village. Cela ne l’empêcha pas de s’endormir paisiblement quand il fut l’heure d’aller se coucher tant le voyage et les émotions l’avaient épuisée. Elle n’avait plus vingt ans. Le lendemain matin, alors que les premiers oiseaux chantaient déjà à tue-tête et que les rayons du soleil commençaient à traverser l’étoffe de la hutte, la potière ouvrit les yeux et vit devant elle sa tante qui la regardait. Son air déterminé l’inquiéta un peu. Avait-elle fait une erreur ? Elle ne connaissait pas assez leurs coutumes pour le savoir. Elle osa néanmoins la questionner :

            — Que ce passe-t-il ?

Tahnalahi lui mit devant le nez une feuille qu’elle dut regarder de près. Quand ses yeux parvinrent à faire le point elle reconnu la page du livre de Rowtag qui mentionnait Salish et les astres.

            — As-tu le cristal avec toi ? questionna Tahnalahi sèchement, une flamme de colère dans les yeux.

Agnella ne savait que répondre. Devait-elle lui avouer au risque de se faire mettre dehors ? Elle décida qu’elle ne pouvait plus mentir maintenant et que si les Tonans ne l’acceptaient pas, elle rentrerait à la maison. Elle baissa la tête et admit :

            — Oui, je l’ai pris.

            — J’ai décidé de t’aider. Ensemble, on l’aura.

            — Pardon ?

            — Salish ! Cela fait plus de cinquante ans que je rêve de venger mon frère, mais j’avais peur. Tu m’as convaincu que c’était faisable.

            — Tu veux capturer le démon ? s’exclama Agnella, surprise par le soudain revirement de la Tonan.

            — Pas toi ? N’est-ce pas pour cette raison que tu as emporté des morceaux de livres et le cristal ?

Tahnalahi avait probablement raison. C’était peut-être inconscient, mais ça se tenait. Depuis le début elle ne pensait qu’à la tristesse de Rowtag, à ce qu’il avait abandonné pour elle. Elle voulait finir ce qu’il avait commencé. Alors qu’elle se redressait sans savoir quoi lui répondre, sa tante enchaîna :

            — Habille-toi, prend tout ce que tu as qui concerne le démon, et viens avec moi. Je t’emmène voir l’ancienne maison où tu vivais. On en profitera pour discuter tranquillement, loin des oreilles indiscrètes.

Agnella obéit. Elle avait du mal à réfléchir de bon matin, sans son café. Les deux vieilles femmes partirent bientôt vers la forêt avec un panier d’osier plein, grignotant du pain en chemin. Elles suivirent un sentier étroit, créé par le passage répété des animaux sauvages, puis parvinrent en très peu de temps en haut d’une petite colline sur laquelle se trouvait un vieux chalet dont le toit tombait en ruine. Elles s’installèrent sur un gros rocher, devant ce qu’il restait de l’habitat. À l’intérieur, il n’y avait plus rien pour s’asseoir et l’humidité qui y régnait était désagréable.

            — Ici on sera bien. On saura tout de suite si quelqu’un approche. As-tu bien pris tout ce que je t’ai demandé ?

Agnella acquiesça et montra ce que contenait le panier en retirant le tissu qui le couvrait. Sa tante prit d’abord le cristal qu’elle examina avec émerveillement. Elle n’avait pas cru Rowtag capable de l’obtenir. Tahnalahi apprit à sa nièce que les golems fabriquaient cet objet avec un mélange de sable et de cendres qu’ils faisaient entrer en fusion dans le volcan. Il suffisait ensuite qu’un démon le touche pour que son esprit et son corps soient détruits. Seulement l’opération prenait du temps et les viles créatures parvenaient parfois à se défaire du piège en lâchant le cristal assez rapidement. Si cela arrivait, on pouvait toujours essayer de courir…

            — J’aurais bien une idée, mais je ne sais pas si on trouvera ce qu’il faut, confia Agnella.

            — Dis toujours. Je ferais ce que je peux.

            — Te souviens-tu de la taille de Salish ?

            — Il était plus grand que Mahkah, mais à peine. Ce n’est pas un géant, c’est pour cela qu’on s’en remettait à lui. Pourquoi ?

La potière posa encore plusieurs questions sur l’apparence du démon avant d’expliquer son plan. Pour l’exécuter, il lui fallait un pot, mais il devait avoir une forme et une taille bien précise.

            — Combien faut-il d’or pour l’amadouer ?

            — Un pot remplit, ça ira parfaitement. Il sera ravi ! D’ailleurs, il reste peut-être des poteries intactes qu’avait faites Rowtag. Il faut aller voir là où il avait installé son four.

            — Il en possédait déjà un ici ? Mais c’est parfait ! S’il peut encore fonctionner, je vais l’utiliser pour modeler une jarre qui sera idéale.

Elles allèrent vérifier promptement. Le four en pierre tenait encore debout et ne présentait aucune fissure. Il subsistait bien quelques poteries mais rien qui ne convienne et Agnella trouva même un vieux tas de terre sèche. En la filtrant elle pourrait la réutiliser mais cela prendrait plus de temps que si elle allait en chercher elle-même. Les environs de la cabane lui semblaient un peu marécageux, il ne lui serait pas difficile de dénicher de l’argile. Le tour, lui, était fichu. Elle utiliserait donc une autre technique, elle n’avait pas besoin de créer une œuvre d’art. Voyant que sa nièce savait exactement ce qu’elle faisait, Tahnalahi s’exclama :

            — Je m’en vais trouver une excuse pour justifier ton absence. Pendant que tu travailles, je vais lire un peu tes papiers. Ça me remettra le rituel en mémoire.

Elle s’en alla vers le village avec son panier à nouveau couvert, laissant le cristal auprès de la potière qui s’affairait. Agnella trouva un coin particulièrement humide, sous une flaque d’eau, où elle dénicha une bonne terre qu’elle nettoya. Après avoir obtenu de l’argile liquide, elle le laissa reposer sur le bois pour qu’il absorbe le trop-plein d’eau et que la terre devienne plus collante. Le lendemain, elle put enfin la travailler. Quand sa tante revint à la cabane pour le déjeuner, la jarre reposait déjà près du four mais il n’était pas allumé.

            — Tu ne la cuis pas ? l’interrogea alors la Tonan.

            — Il est trop tard pour commencer maintenant. Je reviendrai à l’aube demain. Elle n’est pas très originale, mais elle fera l’affaire. Je l’ai faites bien épaisse pour qu’elle tienne le coup. Qu’est-ce qu’on mange ?

Agnella sentait une effluve qui sortait du panier de sa tante et l’odeur lui ouvrit l’appétit. Elles déjeunèrent en discutant de la suite des évènements. Tahnalahi avait bien regardé les notes sur le démon et pensait pouvoir se rappeler exactement du rituel grâce à cela. Les ingrédients seraient faciles à trouver, même l’or qui abondait dans son village. De toute façon il en faudrait finalement bien moins qu’un pot. Elles réuniraient cela dans l’après-midi sans problème et s’y mirent d’ailleurs très vite. L’une alla chercher des pommes pendant que l’autre cherchait de l’encens dans sa réserve. Elles dessinèrent les symboles au crayon sur les pages vierges à la fin du journal de Rowtag, dans l’ordre et de façon précise. Il suffirait ensuite de les recopier dans la terre. Elles échangèrent longtemps sur les incantations puis déposèrent leurs affaires près du four avec le reste. Une fois cela terminé, elles rentrèrent au village afin d’y faire acte de présence.

Témahkah vint les voir et leur demanda si tout allait bien. Leurs allers et retours intriguaient. La vieille Tonan lui répliqua qu’elles étaient bien assez grandes pour se débrouiller et qu’elles étaient seulement retournées à l’ancienne maison de Mahkah et Rowtag pour se rappeler des souvenirs. Il n’insista pas. Lorsqu’il commença à se faire tard, la potière expliqua que la cuisson du pot prendrait une douzaine d’heure et qu’il lui faudrait de l’énergie pour cela. Elle avait un peu perdu l’habitude avec l’âge, maintenant c’était son fils qui gérait la fabrication et elle la vente. En entendant cela, sa tante lui demanda de lui parler de sa famille et de sa vie sur son continent. Mais c’était une longue histoire et Agnella promis de la raconter le lendemain après la cuisson de la jarre. De toute façon, elle devrait refroidir deux jours avant d’être utilisée, alors il fallait bien garder des choses à se dire.

            — Tu crois qu’on arrivera à bout de sujets de conversation de sitôt ? plaisanta Tahnalahi. Mais tu as raison sur un point, il faut que tu te reposes. Et moi aussi. Je n’avais plus autant bougé depuis au moins dix ans ! Ça fait mal aux jambes, mais tellement de bien à la tête. Bonne nuit ma chérie.

La vieille potière se leva dès les premiers cris des oiseaux. Même sa tante ouvrait à peine l’œil quand elle partit vers le four à poterie. La veille, elle avait fini la jarre si vite qu’elle avait encore eu le temps de s’occuper du four. Il fut donc prêt à l’allumage quand elle arriva au chalet. Elle prit un briquet à amadou que Rowtag avait laissé là et commença à enflammer le bois. Bien sec, celui-ci prit très vite et elle dut se dépêcher de placer la jarre au centre de la cheminée de pierre avant que la chaleur ne soit trop forte. Enfin, elle passa la journée à travailler pour faire monter la température. Elle ne s’arrêta cette fois pas pour manger et se contenta de grignoter de temps en temps ce que lui apportait la Tonan. En début de soirée enfin, elle étouffa le feu et laissa le tout refroidir. Après le dîner elle ne put échapper à sa promesse et parla d’Hassun et de Natane à sa tante. Elle raconta sa vie avec son mari puis son accident, la façon dont son fils c’était retrouvé père célibataire et la boutique qu’ils géraient ensemble. Les jours suivants elles se racontèrent des souvenirs et Agnella puisa dans ceux que le journal de son père lui avait rappelés. Tahnalahi fut fascinée par le récit de l’île du volcan de cristal. Depuis qu’elle était née, personne n’avait eu besoin d’y aller à part sa nièce. Enfin, le moment fut venu de retourner au chalet. Elles s’y rendirent l’après-midi. Tout y était déjà, il ne manquait qu’un peu d’or que la Tonan prit dans ses bijoux et ses économies. Les deux vieilles femmes prirent le temps de réétudier les symboles et les tracèrent dans la terre sèche, et préalablement tassée, à l’aide d’un bout de bois taillé en pointe. Quand le cercle fut parfait, elles mirent en place les bâtons d’encens et remplirent la jarre. Avant de couper les pommes, elles patientèrent jusqu’à la nuit. L’obscurité était nécessaire à l’exécution de leur plan. La nièce et la tante admirèrent le soleil se coucher en essayant de se rassurer.

            — Qu’as-tu raconté à Témahkah pour qu’il ne te cherche pas ? demanda Agnella.

            — Que je t’emmenais jusqu’au lac de la plaine aux élans pour y admirer le crépuscule. Il est très beau là-bas. On ira, promis.

Quand il fit nuit noire elles se levèrent et firent les dernières préparations pour le rituel. Les pommes disposées en cercles, elles purent allumer l’encens. Ce fut la potière qui insista pour invoquer elle-même Salish. Il fallait exécuter des gestes difficiles pour une vieille femme et même s’il n’y avait pas une grande différence d’âge entre elle et sa tante, elle avait plus de chances d’y arriver. Tahnalahi finit par accepter devant la détermination de sa nièce. La confiance en soi comptait beaucoup.

Agnella se plaça devant le cercle, entre deux symboles bien précis et commença les mouvements rituels. Elle dut étirer une jambe vers l’arrière et garder l’équilibre le temps de faire une courbe au sol avec la pointe du pied. Elle se mit ensuite accroupie lentement puis posa son front au sol comme une prière à la terre. Son dos la tirait mais elle y parvint. Enfin, elle plaça ses mains au-dessus de deux bâtons d’encens devant elle et dévia leurs émanations vers l’intérieur du cercle. Déjà la fumée croissait de façon importante, indiquant que l’invocation commençait à fonctionner. Enfin, elle récita les quelques incantations, en les répétant après Tahnalahi. Un vent soudain se leva, dissipant la fumée devenue noire, et laissa apparaitre devant elle Salish. Le démon était plus laid qu’elle ne l’avait imaginé. Les descriptions des livres de Rowtag sous estimait la créature. Il ne possédait qu’une seule corne élimée, mais ses griffes acérées luisaient au clair de lune. Sa peau grise et écailleuse le protégeait efficacement contre les armes humaines et il n’était même pas la peine de songer à l’attaquer par la force. Il dirigea lentement ses yeux brillants et dépourvus de pupilles vers son invocatrice.

            — Il y avait longtemps, grinça-t-il avec ce qui ressemblait à un sourire moqueur.

La potière préféra ne pas le provoquer et baissa la tête.

            — Nous vous craignons en effet Salish. Mais aujourd’hui nous affrontons notre peur car nous avons vraiment besoin de vous.

            — Je ne vois pas l’or. Si vous pensez pouvoir attirer ma compassion, vous vous trompez lourdement. Je suis incapable de ressentir une aberration pareille.

Le moment était venu. Agnella inspira profondément et répondit :

            — J’ai réuni tout notre or dans ce pot à vos pieds. Il est à vous.

Elle prit alors quelques pièces sur le dessus, les montra, puis les remit à leur place. La créature monstrueuse saisit alors la jarre avec un grondement satisfait. Comme il n’y voyait rien, il plongea la main à l’intérieur afin d’estimer son butin. Mais il n’y trouva pas que ce qu’il cherchait. Ses doigts griffus agrippèrent le cristal que la potière avait caché dedans. Il hurla de rage et de douleur et essaya de se débarrasser du piège, mais sa main resta coincée dans l’ouverture étroite du pot de terre. La souffrance était telle qu’il s’écroula au sol. Dans un dernier sursaut, il parvint à briser la jarre, mais il était déjà trop tard. Son corps partait en cendre quand Agnella se releva et fut rejointe par Tahnalahi. Leur ruse avait fonctionné.

            — Mahkah est vengé, soupira la plus âgée en prenant la main de sa nièce avec fierté.

            — Et Rowtag aussi. Il était temps…

            — Vas-tu raconter ton exploit à ta famille ?

La vieille potière haussa les épaules. Elle n’en savait encore rien. Quelles preuves avait-elle ? Rien. Il ne restait que de la poussière. Cette histoire ferait peut-être mieux de retourner dans le passé.

 

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Rowtag et bébé Agnella
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