L’employé du mois

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L’employé du mois.

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Le patron convoqua tout le monde au petit matin. Comme à chaque premier du mois, il allait désigner l’employé le plu efficace et afficher son portrait sur le grand mur de la salle de repos, afin de motiver ses collègues à le battre et donc à être plus productifs pour la boite. Sauf que moi, je n’avais pas vraiment l’esprit de compétition contrairement à mon collègue et ami Joël qui lui était souvent placardé sur le wall of fame. Monsieur Zimmermann tenait de façon théâtrale le nouveau cadre photo enveloppé sous un tissu de velours rouge. Il ne lésinait pas sur la mise en scène. Une fois les employés réunis devant lui il demanda le silence. Confiant, Joël admirait son portrait du mois dernier et de presque tous les précédents en tentant des œillades vers Camille. Camille, c’était une autre collègue dans mon service. Elle était vraiment mignonne.  Moi-même n’étant pas très grand, à peine un mètre soixante-dix, j’appréciais tout à fait son mètre cinquante. Avec Joël je rigolais bien quand il mimait ses courbes avec ses mains en haussant les sourcils ostensiblement. C’est vrai qu’elle avait des belles formes Camille, pas comme certaines maigrichonnes du secrétariat. Bref, le patron dévoila le grand gagnant du jour. Ce que je vis me choqua, mais pas autant que Joël.

                — L’employé du mois est… Monsieur Varano Alain, clama Zimmermann.

Je rentrai ma tête dans mes épaules et tentai de me faire tout petit. Le boss me chercha du regard et me trouva, je ne pouvais plus faire semblant de ne pas être là. Il me fit signe. Contraint, j’avançai. Je croisai le regard éberlué de Joël. J’espérai qu’il ne m’en voudrait pas trop, je ne l’avais pas fait exprès. La vision de Camille m’applaudissant avec joie, en même temps que tous les autres, me requinqua. Je m’extirpai de la foule en passant entre deux membres de la sécurité, habituellement cantonnés aux portes principales, tel une véritable star. Cela me mit encore plus mal à l’aise, d’autant que je devais avoir l’air absolument ridicule à côté de ses gaillards-là. Bref, le patron me félicita vivement, accrocha le cadre au clou déjà planté et fit un discours pour inciter les autres à suivre mon exemple. Tout ceci n’a l’air de rien, mais ce jour marqua le début de grands changements dans ma vie.

Une fois la petite cérémonie terminée, il invita ses employés à retourner au travail. On n’avait pas intérêt à prendre du retard. En passant, Joël vint me féliciter lui-même d’un air légèrement circonspect. Je savais que cela lui faisait mal d’avoir perdu, je le connaissais bien. Je lui jurai que je n’avais pas compris comment cela avait pu arriver. Je n’avais rien fait pour. Ce devait être un simple coup de chance et il reviendrait au sommet dès le mois prochain. Aussi me sourit-il enfin, un peu gêné d’avoir réagi de façon excessive. C’était plus fort que lui, il fallait qu’il soit le meilleur. Je le savais parce qu’il m’avait parlé de son père, fan de boxe, et qui le traitait toujours comme un moins que rien parce qu’il préférait les ordinateurs aux rings. C’était ainsi, je m’y étais fait. Et puis surtout je comprenais. Si mes parents n’avaient pas été aussi compréhensifs envers moi, qui sait celui que je serais devenu. Malgré leur bienveillance, je ne cessais de douter de moi, je n’osais imaginer ce qu’il ressentait. Aussi ne puis-je pas lui en vouloir de faire un peu la tête. Il s’en remettrait. Ce petit moment passé, la journée reprit son train-train habituel.

Mon collègue et moi étions en pleine dispute à propos d’un personnage de jeux vidéo quand Camille circula non loin. Ce n’était pas nous qu’elle venait voir mais comme elle empruntait un chemin passant par notre coin de travail, elle nous croisa. La conversation changea en un clin d’œil sans qu’on ait à se concerter avant. De jeux vidéo nous passâmes au dossier du jour et la dispute puérile devint un léger désaccord discuté avec respect et réflexions. Elle nous salua rapidement pour ne pas nous déranger et continua sa route. Comme à son habitude Joël mima un sifflement racoleur. En se retournant vers moi, il afficha un air surpris et amusé. Son demi-sourire m’agaça un peu.

                — Ben quoi ? lançai-je en fronçant les sourcils.

                — Oh… Rien.

Autant vous dire que je n’étais pas convaincu du tout par sa réponse, surtout avec sa figure de clown. Je l’intimai d’avouer ce qui le faisait rire ainsi et heureusement, il ne me fit pas tourner en bourrique bien longtemps.

                — Ce n’est pas nouveau, on sait tous les deux qu’elle nous plait autant à l’un qu’à l’autre et ce n’est pas non plus la première fois qu’on la regarde passer comme ça. Mais là, t’as carrément rougi mon grand, affirma-t-il.

                — Moi, rougir ?

                — Oh oui, et pas qu’un peu. Tu sais ce que ça veut dire ? Ça veut dire que t’es passé de « elle est canon » à « je suis amoureux ».

En fait, je le savais depuis longtemps, mais l’avouer à quelqu’un d’autre qu’à moi-même ne fut pas simple.

                — Bon, c’est possible, concédai-je, mais qu’est-ce que ça change ? Je n’oserai jamais.

                — Et tu as bien raison de ne pas lui en parler. Tel que tu es là, elle te rira au nez.

Je fus pour le moins surpris de sa réponse. Moi qui croyais naïvement qu’il me rassurerait. Je bafouillai pour toute réponse.

                — Ne le prend pas mal hein, c’est un ami qui te dit ça. Ce n’est pas que tu ne sois pas un type bien, crois-moi. Mais ce genre de fille, jolie comme un cœur, ça ne s’intéresse pas aux mecs comme nous. Si tu veux vraiment ta chance, va falloir commencer la muscu’. Eh mais, c’est une idée, ça. Tu pourrais le faire ? Après tout pourquoi pas ?

                — Moi dans une salle de sport, je n’y crois pas une seconde, soupirai-je de dépit.

                — C’est vrai que…

Joël me regardait d’un air dubitatif. Je levai les yeux au ciel et partis chercher du café. En revenant je fis tout pour changer de sujet. En enchaînant rapidement sur une question en rapport avec notre dossier. J’évitai ainsi tout le reste de la journée le sujet qui m’embarrassait. Le soir même en rentrant chez moi, le destin voulu que je passe en bus devant une salle de sport. Je passais devant tous les jours depuis des années, mais je n’y avais jamais prêté attention, en fait. Jusqu’à la veille, je n’imaginais même pas la possibilité d’y aller mais cette fois-là, l’idée me traversa l’esprit. Je descendis à l’arrêt suivant, cinq cent mètres plus loin, la tête vide. Je me retrouvai sur le trottoir sans trop savoir pourquoi. J’hésitai d’ailleurs longtemps devant la grande porte vitrée et son autocollant de biceps saillant. Sans vêtement adapté, je ne risquais pas de m’y mettre à ce moment-là. Je crois que c’est ça qui me décida à entrer ; je ne risquais rien.

                — Bonjour monsieur. Je suis Lisa, une des coach fitness. Un renseignement ? me demanda gentiment une femme en mini short fluo.

Malgré force bégayement, je parvins à savoir les prix des abonnements possibles, les différents parcours proposés selon les envies de chacun, les horaires d’ouverture et l’emplacement du parking. Elle finit par réussir à me faire acheter une carte pour un mois dans la salle, sans accompagnement par un coach personnel. J’avais au moins eu le courage de négocier ça malgré ses arguments, la différence de prix étant plutôt énorme. Comme prévu j’eu la bonne excuse de ne pas avoir de quoi me changer pour ne pas commencer tout de suite. Je déguerpis en vitesse et rentrai chez moi. J’avais cette carte en main, rouge et bleu à la « superman », quand je refermai la porte de mon appartement au quatrième étage d’un air désespéré. J’allais être obligé d’y aller, ne serait-ce que pour rendre mon achat rentable. Je détestais gâcher. Je savais que je ne ressemblerais jamais à un bodybuilder, mais avec un peu de chance, je finirais peut-être par avoir des vraies épaules et autre chose que des os dans les bras. Voilà, j’avais un objectif un peu plus réaliste et qui me faisait moins peur.

Allégé de quelques remords je parvins à manger plus ou moins sereinement puis à me détendre un peu devant ma télévision. Pris d’une envie subite de me tester, je fis quelques pompes à même le carrelage juste avant de montrer dans la douche. Enfin… J’arrivai à en accomplir une entière…

Le lendemain soir, après avoir réussi à éviter la conversation avec Joël, car cela me gênait terriblement, je revins à la salle avec cette fois un petit sac à dos rempli de vêtements de sport. Je l’avais habillement caché derrière mon bureau pour qu’aucun de mes collègues ne le remarque, ni Joël, ni les autres et encore moins Camille. Je mis donc mon vieux jogging étiré et plus porté depuis des siècles, mon t-shirt du Che Guevara datant du lycée et des baskets anciennement blanches au moins aussi âgées. Une fois ma panoplie du sportif plus que débutant enfilée, je fonçai mal à l’aise, mais déterminé vers les machines de musculation. Je fus très vite coupé dans mon élan car elles étaient toutes déjà prises par des types aux biceps trois fois plus gros que les miens au minimum. Une gentille dame de l’âge de ma mère mais cependant en grande forme me laissa une place sur un tapis de course qu’elle venait d’arrêter. Son sourire avenant m’empêcha de refuser. J’avais un peu peur de ne pas avoir assez d’énergie pour soulever des poids après avoir couru. Je tentai tout de même, au moins j’aurais fait quelque chose. J’eus du mal à allumer l’engin et à le régler. En tâtonnant je parvins à une vitesse de course raisonnable, c’est-à-dire à peine plus rapide qu’une marche. Je ne voulais vraiment pas m’épuiser trop vite.

Finalement, après moins d’une minute, je réduis la vitesse et me contentai de pas rapides tant le souffle me manquait vite. Quand enfin une presse se libéra, je n’hésitai pas une seconde. La presse, cette machine où on s’assoit sur un banc, entre deux barres accrochée à des poulies et des poids et qu’on doit essayer de rapprocher à la force de ses bras. Je n’avais pas pu m’empêcher de me renseigner sur internet lors de ma pause déjeuné. Bon, le premier coup, ça n’avait rien donné, j’avais oublié de descendre le nombre de kilo accrochés. Avec un peu de réflexion je compris comment en enlever. Une fois la moitié retirée, je retentai. Toujours rien. Je forçais un peu plus. Non. Pas la peine. Je continuai ainsi jusqu’à ce qu’il ne me reste plus qu’une seule barre de poids. Au final, je réussis à faire bouger cette fichue machine. Le mec à côté de moi me regardait d’un air éberlué, en même temps qu’il soulevait presque l’intégralité des kilos disponibles sur la presse à ma droite sans difficulté. Je finis par laisser tomber, désespéré. Mon front plein de sueur heurta mollement le manche que mes doigts tenaient à peine.

                — Ça va aller mon gars ? me demanda le musclor avec une réelle inquiétude.

Je le remerciai pour sa sollicitude et lui expliquai rapidement que j’allais bien mais que je me sentais seulement très nul de ne parvenir à rien.

                — Je vois, soupira-t-il. C’est normal que ce soit dur au début, tu sais. J’veux dire, personne débarque dans une salle de sport pour la première fois et réussi tout du premier coup. Il faut persévérer. Si on a assez de courage on finit forcément par évoluer.

Sa gentillesse me mit du baume au cœur, moi qui m’attendais à être raillé et montré du doigt. Il hésita un instant puis reprit :

                — Si tu veux un conseil, je te recommande d’utiliser plutôt le poids de ton corps. Au moins au début, le temps de t’y faire tu vois ? Genre des pompes, t’en a déjà fait ?

Je lui racontai ma mésaventure de la veille, ce à quoi il répondit que je devais essayer en me tenant sur mes genoux plutôt que sur mes pieds. Comme ça ne coutait rien, je fis ce qu’il me disait. Et quelle agréable surprise j’eus en m’apercevant qu’un deuxième, puis un troisième mouvement était possible ! Ma joie et mon enthousiasme débordèrent.

                — C’est bien, continue comme ça p’tit gars ! M’encouragea mon coach improvisé. Huit… neuf… dix ? Allez, tu peux y arriver. Dix ! Ouais. Bravo. Alors là tu m’épates. T’es passé de une pompe à dix, d’un coup t’as vu.

                — Ha ! C’est gentil, merci de ton aide, soufflai-je entre deux respirations haletantes.

                — Je ne pouvais pas te laisser comme ça non plus, ce n’est pas grand-chose. Au fait, moi c’est Gilles.

Je lui serrai la main qu’il me tendait en me présentant. Contrairement à ce que j’avais craint quelques microsecondes, mes doigts ne furent pas écrabouillés. Gilles savait très bien contrôler sa force.

Grâce à lui et à ses encouragements, je trouvai en moi la résistance nécessaire pour continuer et me donner à fond. Grâce à lui, je revins tous les soirs de la semaine. Il était là à chaque fois pour moi. A défaut de coach professionnel, j’avais trouvé un ami. Moins cher et surement plus efficace. Il n’avait de cesse de me montrer à quel point je m’améliorais quand moi je ne le voyais pas.

Arrivé au week-end, je n’en pouvais plus. Cela faisait longtemps que je ne permettais plus de grasse matinée comme celle de ce samedi-là. Quand le téléphone sonna, je trouvai à peine l’énergie de répondre.

                — mmmh’Allô ?

                — Alain ? Ça va ? C’est maman.

                — Oh maman ! Euh oui ça va, et toi ?

                — Je vais bien mais je m’inquiétais. D’habitude tu m’appelles au moins une fois dans la semaine et là, rien. J’ai eu peur tu sais.

                — Mais non c’est rien maman, j’ai été débordé c’est tout. Désolé…

                — Bon, bon… t’as une toute petite voix quand même. T’as des soucis avec ton travail ?

                — Pas du tout. J’ai même été élu employé du mois, alors tu vois.

                — Oooh mais c’est formidable ça ! exulta ma mère. Tu es juste un peu fatigué alors, promis ?

                — Oui maman, juré. Tu veux que je passe dimanche ?

Je sentis bien à ce moment-là qu’elle hésitait entre l’envie de me voir pour se rassurer et me laisser me remettre.

                — Non, non. Je n’aurai pas le temps. Profite-en pour te reposer mon chéri.

                — D’accord.

                — Tu penseras à m’appeler la semaine prochaine quand même.

                — Oui maman.

Elle sembla ensuite marmonner quelque chose que je ne compris pas.

                — Alors à la prochaine. Ne te surmène pas trop.

                — T’inquiète pas, un bon bain, une bonne nuit et ça ira mieux. A bientôt. Je t’embrasse.

                — Moi aussi je t’aime mon chéri.

Je raccrochai. Attendri par ma chère mère, tellement adorable, mes muscles endoloris se détendirent. Finalement je fis ce que je lui avais dit et filai dans la baignoire remplie d’eau fumante. Bien que je m’endormis quelques heures dedans et que je me réveillai dans un liquide presque froid, ce petit moment de bien être me fit un bien fou. Je ne fis pas grand-chose d’autre ce week-end-là, trop éreinté pour me lancer dans une activité quelconque. Le lundi suivant je retournai avec difficulté à la salle, heureusement mon ami Gilles me remotiva.

                — Ah, je suis content que tu sois là, me lança-t-il d’un ton jovial. J’ai eu un peu peur que tu ne laisses tomber. T’avais l’air un peu à côté de tes pompes, vendredi.

Bien qu’il ait remarqué cela, il ne me ménagea pas pour autant. Après tout, disait-il, ce n’était qu’une question d’habitude. Je voulais bien lui faire confiance, mais j’avais sacrément hâte d’en voir le bout. On continua ainsi tout le mois. Au bout du compte, en me regardant dans mon miroir un matin, je me dis que tout cela ne rimait à rien. J’étais toujours aussi chétif. Gilles avait eu beau me dire mille fois que ça n’irait pas si vite, j’étais trop impatient.

Le premier du mois, Monsieur Zimmermann convoqua à nouveau tous les employés devant le wall of fame, son petit cadre recouvert de rouge à la main. Cette fois, Joël fut à nouveau choisi. Fier comme un coq, il se rendit sur le devant de la scène et y alla de son petit discours. On remarquait qu’il avait l’habitude. Personnellement je fus soulagé qu’on m’oublie un peu. De toute façon mon collègue le méritait bien plus que moi. Il avait travaillé d’arrachepied tout le mois pour ce titre. Plus encore que d’habitude. Il avait été tellement occupé qu’il n’avait encore jamais remarqué mon sac de sport et j’en avais profité pour ne pas lui en parler. La petite cérémonie terminée, tout le monde retourna à son poste, moi et Joël compris. Je le sentis tout de suite plus à l’aise maintenant qu’il avait retrouvé sa place du meilleur.

                — Pas trop déçu, mon pote ? me demanda-t-il en plaçant son bras sur mes épaules d’un air faussement compatissant.

Il savait très bien que je m’en fichais. Si lui était content, cela m’allait très bien. Il arrangea sa cravate au moment où Camille passa et lui envoya des œillades. Naturelle, notre jolie collègue se contenta de nous dire bonjour comme à son habitude. Lorsqu’elle partit voir ses amies de la comptabilité, Joël, moins préoccupé par son rendement que ces derniers jours, vit enfin mon sac à dos. A mon grand dam, il me posa alors plein de questions que je ne pus éluder et auxquelles je me voyais mal lui mentir.

                — Ce n’est pas vrai, tu t’es lancé alors ? Mais pourquoi tu ne me l’as pas dit ?

                — Oh euh, je ne sais pas, je n’étais pas sur de tenir alors…

                — Petit cachotier. Alors comme ça, t’as vraiment l’intention de tenter ta chance avec Camille ? me railla-t-il.

                — Bof. Je n’en sais trop rien. Je ne vois aucun résultat, je crois que je ne suis pas fait pour ça. T’avais raison, lui soupirais-je.

Il me tapota l’épaule amicalement sans un mot de plus et changea de sujet. J’ai vraiment apprécié qu’il n’insiste pas là-dessus. Le soir même, à la salle de sport, je retrouvai Gilles avec nettement moins d’entrain qu’à mon habitude. Comme nous étions lundi et qu’après chaque week-end je revenais lessivé, il ne n’en inquiéta pas outre mesure. Du moins au début. A la fin de la séance, comme il avait dut passer plus de temps à me motiver qu’à s’entrainer lui-même sans résultat sur mon moral, il commença à se poser des questions. Je le vis à son regard changeant.

                — On est ami, hein ? Tu me le dirais si quelque chose n’allait pas ? me demanda-t-il, ne sachant pas trop comment aborder le sujet.

                — Y’a rien de grave. C’est juste comme d’habitude, j’ai l’impression de ne pas avancer.

                — Pourtant je t’ai expliqué…

                — Je sais, je sais… J’y peux rien, c’est plus fort que moi. Je n’ai jamais fait de sport avant alors…

                — Pourquoi t’as décidé de t’y mettre alors ? C’est vrai ça, tu ne me l’as jamais dit.

Ce grand gaillard de Gilles me regardait avec les sourcils froncés, très convaincant. J’eus beau savoir qu’il était doux comme un agneau, je n’osai pas le faire attendre.

                — Je… ben c’est que… Y’a une collègue, Camille. Elle me plait vraiment beaucoup et…

                — Ah, y’a une nana derrière tout ça, j’aurais dû m’en douter.

Je rougis bien malgré moi.

                — Oui, avouai-je. Alors tu comprends, si je voulais avoir une chance, il fallait bien que… que je change mais… Je ne sais pas. J’ai l’impression que je n’y arriverais jamais.

                — Pourquoi vouloir te changer pour quelqu’un ? Si tu veux te muscler, c’est pour toi que tu dois le faire, pas pour les beaux yeux d’une minette qui n’est pas fichue de voir ce que tu as en toi. C’est elle qui t’as dit de faire tout ça ?

                — Je… non, non, non pas du tout. Je n’ai encore jamais osé lui parler d’autre chose que du travail ou du temps, tu sais. Mais pourtant Joël disait que, comme ça, avec mes lunettes et mes bras de fillette, je donnais envie à personne. Et puis je trouvais qu’il avait raison.

Là, Gilles s’emporta.

                — Tu déconne ou quoi ? Soit ton pote est un crétin, soit il se fiche de toi. Je vais t’apprendre un truc que tu devrais savoir depuis longtemps. Une fille, si elle ne s’intéresse pas à l’homme génial que tu es à l’intérieur ne vaut pas la peine que tu t’y accroches. Si ta Camille est aussi bien que tu le pense, alors fonce sans attendre. Si tu t’es trompé sur elle, oublie là et trouve toi mieux. C’est tout ce que j’ai à dire.

Mon ami aux biceps plus larges que mes cuisses de grenouille malade voyait tout rouge. Il se sentait réellement touché et agacé par la façon dont je me considérais. J’essayais de lui expliquer la vérité, qu’on avait beau dire, le physique comptait quand même. Que c’était malheureux mais que c’était comme ça, il ne voulut pas m’écouter. Il ne fit que grommeler dans sa barbe et il retourna soulever ses poids. Embarrassé par cette étrange dispute, après tout il ne faisait que s’inquiéter pour moi, je restai pantelant à le regarder se calmer et poussant de la fonte, espérant trouver le courage de lui dire quelque chose, n’importe quoi. Je m’en serais voulu de perdre un ami comme ça, pour une raison aussi stupide, surtout après tout ce qu’il avait fait pour m’aider. Je commençai à bredouiller quelques mots quand il m’interrompit en soupirant.

                — Tu sais, si c’était qu’une question de physique, je ne serais pas tout seul, moi. Tu peux toujours essayer de me ressembler, mais je ne crois pas que ça t’aidera à avoir une femme.

Et puis il est parti avec sa serviette sur les épaules. J’ai rassemblé mes affaires et je l’ai suivi dans les vestiaires. La situation me parut un peu étrange, mais je savais qu’il était quelqu’un d’extrêmement sensible. Je ne comprenais d’ailleurs pas pourquoi il était toujours célibataire. Entre son physique d’Apollon, et son caractère sympathique et serviable, il n’y avait aucune raison. Nous nous changions quand je pris la parole.

                — Je te promets que je vais essayer. Demain, je vais lui parler. Ça te convient ?

Il s’est alors mit à rire de bon cœur.

                — Je préfère ça, oui. Tu m’en diras des nouvelles.

Enfin, il retrouvait son air jovial, et moi aussi. C’était fou comme sa bonne humeur était communicative. Il me proposa d’aller boire un verre le lendemain soir, que ce soit pour fêter ça ou pour me réconforter. Enfin, lui n’avait parlé que de fêter ma réussite, mais je ne pus m’empêcher de l’interpréter à ma sauce. J’acceptai avec joie, pas mécontent d’avoir quelqu’un à qui parler après ça, si j’osais. J’inviterais peut-être même Joël à me rejoindre et ensemble on s’amuserait bien.

Le jour suivant, je vis passer Camille une paire de fois sans oser plus que de lui faire un simple signe. Il fallait qu’elle soit toujours accompagnée de ses amies, ce qui était plutôt oppressant pour moi. Quitte à être humilié, je préférais que ce soit dans l’intimité, au moins. Déjà, Joël disparut lors de la pause, il avait besoin d’un café serré tant le dossier du jour nous donnait du fil à retordre. Il faut dire que je ne lui étais pas d’une grande utilité vu ma faible capacité de concentration. Voulant en profiter, je me dirigeai vers l’endroit où j’entendai Camille discuter. En approchant de la porte, j’écoutai un peu malgré moi. Les filles de la compta et elle parlaient d’un acteur bien connu, jouant torse nu et dévoilant ses abdos sculptés dans son dernier film. En les voyant se pâmer devant ce bellâtre, je perdis tout mon courage et rebroussai chemin. A quoi bon ? Je le savais bien, que ça ne marcherait pas. Je retrouvai Joël en admiration devant son tout nouveau portrait d’employé du mois. Il renouait correctement sa cravate quand je l’entendis se parler à lui-même.

                — T’es le boss mon gars, je te l’ai déjà dit ça ? Maintenant que cet idiot d’Alain est trop occupé à désespérer sur son cas et son sport à la noix, tu vas pouvoir en profiter pour aller cueillir la jolie Camille. Il ne dira même rien, trop persuadé qu’il ne la mérite pas. Et toi, toi mon gars, t’auras tout gagné. Je t’ai déjà dit que t’étais le meilleur ? Haha. Beau gosse, va.

J’ai écarquillé les yeux et suis resté la bouche grande ouverte de stupeur tant je n’en croyais pas mes oreilles. Est-ce que j’avais bien entendu ? Pire qu’un simple idiot, Joël, mon ami depuis tant d’années, se moquait de moi et me manipulait ? Alors Gilles avait raison ? Je fis demi-tour silencieusement. Je ne voulais même pas lui dire que je l’avais entendu. Enervé, je me suis dit que je n’avais plus rien à perdre. Je suis remonté jusqu’au bureau ou j’avais vu Camille et j’ai attendu que ses copines s’en aillent. Comme elles n’avaient pas l’air pressées de la laisser tranquille, j’entrai en faisant mine de vouloir parler boulot. Les filles de la compta me regardèrent de bas en haut, me comparant certainement mentalement à leur bel étalon. Se sentant déjà ennuyées à mourir par ce que je voulais certainement aborder d’après elles, elles saluèrent Camille et quittèrent la pièce, la laissant seule affronter ce qu’elle pensait être une conversation pire que de la torture. Sympa. Voyant mon air boudeur à leur encontre, ma collègue voulu me rassurer.

                — Fais pas attention à elles, elles sortent à peine de l’école. Ce n’est pas encore très mature à cet âge-là. Tu voulais me dire quelque chose ?

Elle avait, sans le vouloir, trouvé les mots justes pour m’empêcher de sombrer.

                — Oui. En fait, je voulais te demander si tu accepterais… Enfin je veux dire… Si tu voulais bien, un de ces jours, je ne sais pas, aller boire un verre avec moi. Ou une autre sortie. Comme tu veux.

Je n’avais franchement pas l’air malin à bafouiller n’importe quoi devant elle. Mais elle me souriait. Je m’attendais à un refus poli. Ce n’était de toute façon pas le genre à m’envoyer balader méchamment sans raison.

                — J’en serais ravie, oui, me répondit-elle.

                — Mais ?

                — Il n’y a pas de « mais », je t’assure, ça me plairait beaucoup. Pourquoi pas ce week-end ? On trouvera bien quelque chose à faire d’ici là. On réfléchit tous les deux ce soir et on en reparle demain ? Je suis vraiment navrée, j’ai une réunion maintenant.

                — Pas… Pas de problème. Je comprends.

Je lui souris alors niaisement en la laissant passer pour qu’elle puisse aller travailler. Je ne bougeais pas et ne la quittais pas des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse de mon champ de vision. Juste avant, elle se retourna et me regarda aussi. Elle semblait vraiment heureuse. J’espérais que je ne me trompais pas. Je récupérai ma mobilité quand je me retrouvai tout seul dans le couloir. Je marchai tout hébété, me dirigeant machinalement vers mon bureau. Joël revint avec un café fumant. Son air interrogateur me donna une idée.

                — Attend deux seconde, j’ai un coup de fil rapide à passer, lui soufflai-je.

Je tapai rapidement le numéro et attendit que ça sonne. On décrocha.

                — Maman ? C’est Alain. Je… je crois que j’ai une petite amie.

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Jiho
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