Le complexe du miroir.

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Pierce
Attention cette photo m’appartiens, je l’ai acheté physiquement, je l’ai chez moi. Quand je l’ai vue, j’ai craqué. C’est Pierce tout craché ! Vous verrez 😉

 

Le complexe du miroir

 

                — Pierce ! appela une aigre voix féminine.

Le jeune garçon ainsi nommé entra penaud dans le bureau de la directrice de la Fondation Wenda, sa flûte traversière fermement tenue entre ses mains. La femme, assise à un bureau en bois de rose dans un style baroque, toisa l’orphelin parfaitement coiffé et habillé en regardant par-dessus ses lunettes en demi-lune posées sur le bout de son nez.

                — Bonjour Madame Sweetheart, la salua poliment l’adolescent.

                — Bonjour Pierce. Il y a un imprévu aujourd’hui. Tu vas devoir aller seul au conservatoire. Tu es assez grand pour te prendre en main. Mais attention, prévint Wenda en levant un doigt ridé, si j’entends qu’il y a eu le moindre problème de discipline ou de retard…

Elle n’eut pas besoin de terminer sa phrase pour se faire comprendre. Du haut de ses quatorze ans, Pierce savait très bien à quoi s’attendre. Il était déjà surprenant qu’on le laisse jouer de son instrument favori. Il n’y avait droit que parce qu’il possédait un don pour la musique et qu’on comptait sur lui pour faire la gloire de l’orphelinat. Il était tout à fait conscient de cela et également du fait qu’il resterait à la fondation jusqu’à sa majorité. Personne ne voulait d’un adolescent, même talentueux.

                — Je serai sage Madame, promit-il ravi de pouvoir se débrouiller seul.

                — Très bien. Je veux te voir ici dans trois heures au plus tard.

Pierce s’inclina poliment et sortit du bureau. Il ne perdit pas une seconde et se dirigea vers la porte d’entrée. D’habitude, se dit-il lorsqu’il vit la rue grouillante de monde ou passaient de multiple voitures tirées par des chevaux pressés, ils partaient toujours à la dernière minute à cause de petits problèmes à régler en urgence. Cette fois il était un peu en avance et ne serait donc pas obligé de trotter en hâte derrière la vieille Wenda qui faisait de trop grands pas. Il s’amusa à observer les gens, à essayer de reconnaître des visages qu’il n’avait jamais eu le temps de voir. Malgré ses flâneries, il arriva avec cinq minutes d’avance. Il profita alors du soleil matinal car il se refusait d’entrer avant l’heure. Quand neuf heures sonna au clocher, il dut se résigner à passer la grande porte du bâtiment. La conservatrice le regarda d’un air interloqué, ses yeux cherchant un élément absent.

                — Bonjour Madame. Madame Sweetheart n’a pas pu m’accompagner aujourd’hui, expliqua l’adolescent.

                — Bonjour Pierce. Je vois. Que cela ne vous empêche pas de vous concentrer, fit remarquer sa professeure en lui faisant signe de s’installer comme à son habitude.

Lorsqu’il joua tout se passa comme les autres jours. Quoi qu’il se fit peut-être reprendre moins souvent. Ne pas voir la vieille Wenda bomber le torse de fierté à l’idée de l’argent qu’allait engendrer en dons son prochain concert faisait peut-être que la conservatrice ne se sentait pas obligée de le gronder. Ou peut-être était-ce lui qui se sentait plus à l’aise et faisait donc moins d’erreurs. Il ne sut le dire. En tout cas ces deux heures de solfège et de répétition pour la représentation du samedi soir suivant lui parurent passer plus vite que la normale. Onze heures sonna enfin. Son professeur le libéra sans une remarque. Sans doute estimait-elle qu’il ne les comprendrait pas de toute façon. Elle en parlait généralement à Madame Sweetheart. Pierce rangea rapidement sa flûte traversière étincelante et sortit alors que les cloches n’avaient pas encore fini de tinter. Il respira un bon coup et prit la route du retour. Il lui restait une bonne demi-heure.

A mi-chemin il entendit un son familier. Comme à chaque fois, il allait croiser la flûtiste de rue avec son instrument en bois. Il avait tant envie d’écouter une chanson en entier. En temps normal la directrice de l’orphelinat faisait un écart pour l’éviter et bousculait l’adolescent pour qu’il avance plus vite au lieu de rêvasser. Il voyait encore son visage réprobateur. Cette fois, elle n’était pas là pour l’empêcher de s’arrêter. Un petit groupe de passants regardait la musicienne, la mine réjouie.

« Ce n’est pas une musique noble qu’elle joue, pas comme toi. » disait Wenda en le tirant par la manche. Peut-être qu’elle avait raison, mais des enfants dansaient avec la petite flutiste qui interprétait un air joyeux.  Sa chanson finie, elle s’inclina, radieuse. On lui lança quelques pièces et elle reprit une nouvelle mélodie. Pierce observa ses doigts. Elle lui parut assez simple à exécuter. Il ne sut pas ce qu’il lui prit mais il sortit son instrument et l’accompagna. D’abord discret, la tentation d’entrer en scène fut très vite plus forte que lui. Personne ne l’en réprimanda. Il était libre. Il dansa donc. La flûtiste joua avec lui. Ils se tournèrent autour, semblant rire comme deux enfants. Pierce n’avait jamais remarqué à quel point elle était minuscule. Il la dépassait d’une demi tête, lui qui n’était déjà pas très grand. Ravi de ce duo gai et inattendu, leur petit public tapa dans les mains en rythme. La scénette extravagante dura le temps d’une musique puis se calma. Après les ultimes notes, Pierce dut reprendre ses esprits s’il ne voulait pas arriver en retard dans le bureau de Madame Sweetheart. Il rangea donc tout de suite après les saluts aux badauds, sa flûte traversière dans son étui. Les applaudissements retentirent. Ce ne fut qu’à ce moment qu’il remarqua que le nombre de curieux autour d’eux avait soudain triplé.

                — Waouh, quel talent tu as toi ! le félicita la petite flûtiste, un sourire jusqu’aux oreilles.

Sa voix ressemblait à celle des marionnettes, légèrement nasillarde mais tellement mignonne.

                — Toi aussi dis donc. Tu as quel âge pour maîtriser si bien l’instrument ? questionna l’adolescent, enthousiaste et impressionné à la fois.

Il lui rendit son sourire. La fille se mit à rire.

                — Mais j’ai vingt-quatre ans, mon petit.

L’orphelin perdit instantanément sa joie.

                — Oh… Vous êtes une adulte ?

                — Bien sûr. Mais ne t’en fait pas j’ai l’habitude qu’on me prenne pour une gamine. Avec ma taille, je ne fais pas mon âge, voulu-t-elle le rassurer.

Elle n’était pas du tout vexée de la méprise.

                — Comment tu te nommes ?

                — Pierce Madame…

                — Enchantée, moi on m’appelle Drelin.

La petite femme parlait sur un ton enjoué en espérant voir disparaître le regard triste de son interlocuteur encore si joyeux quelques secondes plus tôt. Les passants s’en étaient tous allé en voyant qu’ils ne jouaient plus. L’heure du repas approchait pour chacun.

Drelin comprit que l’adolescent n’avait pas eu peur de la vexer mais qu’il y avait bel et bien autre chose qui l’ennuyait.

                — J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ? s’inquiéta-t-elle.

                — Non. J’espérais simplement que vous étiez plus jeune, avoua Pierce.

                — Pourquoi ? Tu as quelque chose contre les adultes ?

Elle pensait plaisanter, imaginant tout autre chose, mais le jeune garçon ne répondit pas et maintint son regard sur ses pieds. La flûtiste n’eut pas besoin de l’entendre pour comprendre qu’elle venait malgré elle de mettre le doigt sur la vérité. Son visage reflétait tellement son ressenti.

                — Je ne sais pas quel genre de personne tu connais, mais tu sais, on est tous différents…

                — Je dois y aller, je vais être en retard, la coupa l’orphelin en s’en allant à grand pas sans attendre.

                — Eh ! Protesta Drelin.

Elle lui adressa alors un dernier message d’une voix forte avant qu’il soit trop loin pour l’entendre.

                — Tu devrais arrêter de penser que tout le monde est soit noir soit blanc et y mettre un peu plus de couleurs. Y’a que de cette façon que tu seras heureux !

Pierce l’ignora bien que ses paroles l’imprégnèrent et résonnèrent dans sa tête jusqu’au moment où il passa la porte de l’orphelinat. De retour dans un environnement familier, tout s’effaça. Il reprit son souffle car il avait couru dès qu’il avait aperçu le bâtiment de la fondation.

                — Ah, tu es là ! s’exclama Wenda en ouvrant la porte à la volée.

Elle semblait prête à en découdre mais se calma quand elle le vit.

                — Oui Madame, répondit l’enfant en baissant la tête.

                — Va ranger ta flûte avant que tu ne l’abîmes et puis n’oublie pas de te laver les mains pour le repas. J’espère que tu t’es bien comporté avec la conservatrice. Je ne veux aucun souci avant le concert de samedi.

                — Bien sur Madame Sweetheart, lâcha machinalement Pierce.

Ce ne fut que lorsqu’elle retourna dans son bureau qu’il osa bouger. Il monta les escaliers en bois grinçant puis il croisa quelques autres enfants à l’étage qui le saluèrent rapidement. Dans sa chambre qu’il partageait avec cinq autres petits garçons, il mit son instrument bien à l’abri sous son lit, contre le mur.

                — Alors t’es prêt pour le concert ? J’espère que ça marchera et qu’on aura plein de dons, commenta un de ses camarades sans attendre de réponse.

Il lui rappelait simplement à quel point la fondation avait besoin de l’argent qu’il ramenait. Ils le voyaient tous comme un père protecteur, qui ramenait de quoi manger et qui les sauvait de la rue. Pierce, lui, s’en voulait de faire ce qu’il aimait pendant qu’eux travaillaient dur sous la surveillance de Wenda. A chaque fois qu’il entendait leur commentaires enthousiastes et qu’il voyait leur yeux admiratifs, lui se sentait vieilli et triste malgré leurs bonnes intentions.

Il alla dans la salle d’eau et lava lentement son visage et ses mains en ruminant. Il évita à tout prix le miroir. Il détestait se voir dedans. A chaque fois c’était pareil et il avait l’impression de devenir fou. S’il se sentait déjà morne, ça devenait pire. Pourtant, souvent, le geste se trouvait plus fort que lui. Il finissait par regarder quoi qu’il arrive. Le jour-là ne changea pas des autres. La curiosité l’emporta sur la raison. Cela arriverait-il encore ?

Pierce essuya son visage puis releva la tête. Le miroir le nargua. Bien sûr que c’était comme d’habitude. Bouleversé, hypnotisé, l’enfant observa son reflet ridé, aux cheveux blanchis. Le vieux en face de lui le désespérait. L’orphelin soupira puis parvint à se soustraire à cette vision terrifiante en plaçant sa main humide sur la glace et en y laissant une grosse trace. Quelqu’un d’autre nettoierait. Tant pis, se dit-il en descendant vers la salle à manger. Ils savaient tous à quel point il détestait la salle d’eau de toute façon, même s’ils en ignoraient la raison. Il était prêt à assurer n’importe quelle corvée pour éviter celle-là. Aussi lui suffit-il de chuchoter quelques mots à l’oreille de celui chargé de mettre le couvert pour prendre sa place en échange de la disparition de ses traces avant que la vieille Sweetheart ne les voit. Le gamin, habitué à ses étranges crises, accepta sans rechigner et couru à l’étage. Un coup de chiffon allait bien plus vite que de mettre la table pour tous les enfants de l’orphelinat, surtout avec l’inspection de Wenda. Celle-ci vérifiait toujours le travail.

Pierce ne put s’empêcher de regarder son reflet encore une fois à travers une cuillère. Il ressemblait à un enfant de son âge. Evidemment. La futilité de ses pensées lui arracha un soupir mi amusé, mi soulagé.

                Le jour tant attendu du concert arriva très vite. Madame Sweetheart fut très stricte avec l’habillement de ses petits orphelins, il ne fallait surtout pas qu’ils lui fassent honte lors d’une soirée aussi importante. Pierce fut reprit mille et une fois, chaque petit détail comptait. Il devait à tout prix être parfait. Sa belle flûte traversière, lustrée, brillait dans son écrin en l’attendant. L’adolescent se trouvait bien content que Wenda s’occupe de son apparence à sa place. Au moins il évitait le supplice de son reflet déformé par son imagination. Le soir tombait doucement. Il était temps d’y aller. En rang par quatre, les pensionnaires de la fondation marchèrent sagement derrière la directrice. Le petit prodige avait droit à la faveur de se placer à la même hauteur qu’elle. Tout se passa très vite. Le placement de ses camarades, les dernières répétitions et l’entrée du public. La salle était noire de monde. Dehors, le ciel assombri laissait voir ses principales étoiles. Les dernières secondes avant l’entrée en scène de Pierce furent à son goût les plus longues. La conservatrice répéta une énième fois avec lui les titres qu’il devait interpréter puis, il dut se lancer. A son entrée, retentirent les premiers applaudissements d’encouragement. Il s’avança vers son pupitre, salua la foule lentement, puis attendit le silence pour jouer. Les notes, douces comme du velours, se firent entendre. Il joua une sonate de Bach, aux accents champêtres et fleuris. S’en suivit une dizaine de morceaux tous joués dans un calme étonnant. Il termina la soirée avec un concerto de Mozart sur le même ton que le premier afin de réveiller quelque peu son auditoire. Cela eut l’effet escompté. A la note finale, il releva enfin la tête. Ce geste fit comprendre qu’il avait terminé et un tonnerre d’applaudissement se déferla sur lui comme une vague. Les yeux de l’enfant brillèrent. Comme il aimait ces moments-là. Ces moments où il comptait. S’en suivit une réception où l’on montra durant quelques minutes les orphelins avant que l’intendante à la cuisine de la fondation ne vienne les chercher pour les ramener dans leur lit. Ils ne devaient pas gêner les adultes qui désiraient faire des dons. Madame Sweetheart argua qu’il était déjà bien tard pour eux. Seul Pierce, l’aîné, pouvait bien évidemment rester. Après tout il était la personne la plus importante de la soirée. Il discuta avec maintes gens venus le féliciter. Les « Tu es très doué mon garçon », « Quel doigté » et les « Quelle élégance » se succédèrent les uns après les autres. Il répondait toujours d’un simple merci poli et laissait Wenda faire le reste. Il connaissait les consignes. Moins il parlerait, moins il aurait de chance de dire des bêtises. De toute façon cela ne gênait personne. Les adultes préféraient toujours parler entre eux, comme si leurs enfants n’étaient qu’un simple accessoire, un animal de compagnie. Pierce joua son rôle sans rechigner. Il n’avait pas la moindre envie de s’agacer pour ça. Pas ce soir. Pas après un si bon moment à jouer de la flûte. Il ne voulait rien gâcher. La salle se vida finalement doucement. A voir le visage réjouit de la directrice de la fondation, l’orphelin comprit que les dons allaient bon train. Quand il ne resta plus que quelques irréductibles discutant vivement de politique autour de plusieurs verres, la mégère se décida enfin à rentrer. Il était très tard et le pauvre adolescent n’en pouvait plus de se tenir debout, droit, à ses côtés.

                — Aller, viens. Il n’y a rien à tirer de ceux-là, cracha-t-elle en toisant le groupe débattant sans fin.

Elle tira l’enfant par la manche pour qu’il la suive. Pierce ne se fit pas prier, il en avait plus qu’assez lui aussi. Il lui emboîtait donc le pas bien qu’il eut du mal à suivre ses grandes foulées. Devant les grandes portes une petite silhouette familière l’attendait. Madame Sweetheart passa devant sans même la remarquer et continua son chemin. Plus curieux, l’orphelin ralentit légèrement afin d’identifier la personne. Il finit par reconnaître Drelin. Que faisait-elle là ? Ce n’était certainement pas une mendiante qui viendrait faire un don à la fondation. Il ne put cependant pas se retenir de s’arrêter une seconde devant elle, la dévisageant, surprit. Alors qu’il voulut reprendre son chemin, elle l’interpella.

                — J’ai entendu ta musique tu sais. Je ne crois pas que mon avis compte pour toi, mais c’était très beau. Très académique aussi… enfin peu importe.

L’adolescent s’arrêta à nouveau. Il se retourna finalement vers elle. La flûtiste lui sourit.

                — Comment as-tu fait pour entrer ? demanda-t-il, étonné.

                — Pas par devant ça c’est sûr, affirma Drelin avec un clin d’œil et un doigt devant sa bouche.

Elle ne tenait pas à révéler tous ses secrets. Pierce se fit reprendre à l’ordre par Wenda qui ne cessait de marcher.

                — Ne traîne pas ! cria-t-elle en se retournant à peine avant de continuer sa route.

Le jeune garçon leva les yeux au ciel de dépit, puis entreprit de la rejoindre. Il préférait ne pas avoir d’ennuis. A peine eut-il esquissé quelques pas qu’il voulut tout de même remercier rapidement la flûtiste pour l’effort qu’elle avait fait pour lui. Seulement, lorsqu’il se retourna une fois de plus, celle-ci avait déjà disparu. Déçu, Pierce pensa qu’il la recroiserait sûrement un jour. Il haussa les épaules puis se mit à trotter dans la rue en direction de la fondation. Il perdait déjà de vue Wenda. Il détestait l’obscurité, encore plus à l’extérieur. Heureusement, elle n’était pas très loin. Il percevait finalement sa silhouette quand une autre, plus proche et plus imposante, déboula d’une ruelle qu’il longeait pour se planter devant lui, le forçant à s’arrêter tout net. Bien qu’il n’en distingue pas bien les traits, il semblait s’agir d’un homme de forte carrure et de bonne corpulence, barbu, voire hirsute. Son odeur pas particulièrement agréable laissait penser à un ivrogne vivant sous les ponts. L’orphelin resta figé devant lui, stupéfait. Que lui voulait-il ? Il n’osa le lui demander clairement. Il commença à reculer pour mieux le contourner quand il se rendit compte que l’autre le reniflait. L’adolescent trouva ce comportement étrange et particulièrement dérangeant.

                — Alors ? C’est lui ? questionna soudain une voix de femme.

Le jeune garçon s’effraya. Il ne s’attendait pas à l’entendre. Il ne vit personne. L’individu qui venait de parler se cachait dans l’ombre. A présent il n’était plus question de faire un détour, mais plutôt de fuir en courant. Ces gens-là ne cherchaient pas un simple renseignement. Le géant, jusque-là muet, laissa échapper un grognement d’approbation.

                — Parfait…

La voix féminine n’eut pas le temps d’en dire plus. Les jambes du jeune garçon finirent par lui obéir et il partit à toutes jambes dans la direction opposée. Comme il le redoutait les inconnus le suivirent au pas de course. Par chance le balourd ne semblait pas très rapide. Quant à l’autre, il ne vit pas vraiment où elle se trouvait car il ne l’aperçu pas lorsqu’il risqua un regard en arrière qui manqua de le faire trébucher. Il remarqua une calèche dans une rue plus animée et s’y dirigea. Ces bonnes gens lui viendraient certainement en aide. A moins qu’ils ne fassent tous partie de la même bande. Ses doutes à ce sujet se dissipèrent lorsqu’une ombre lui barra brusquement la route. Sans doute était-ce la femme de la ruelle qui voulait l’empêcher de se sauver. Le groupe qu’il voyait sortant d’une riche maison n’était donc pas avec eux. Malheureusement, il n’y avait plus accès. Il bifurqua à gauche au dernier moment, s’engouffrant dans une rue plus sordide. C’était un vieux quartier contenant beaucoup de maisons abandonnées et clôturées à cause d’un grand incendie. Peut-être que l’une d’elle pourrait le cacher.

Le souffle commençait à lui manquer. Pierce s’engouffra dans la ruine la plus facile d’accès, lui évitant de trop ralentir à causes des débris. La barrière et la porte étaient totalement défoncées. Le couloir obscur sentait l’urine et l’alcool. L’odeur suffocante lui piqua le nez et le prit à la gorge, mais il ne ralentit pas. Finalement, il avait eu une mauvaise idée en entrant sans ce taudis. Il ne savait pas qui il pouvait y rencontrer. Il passa frénétiquement de pièce en pièce, cherchant désespérément des décombres derrière lesquels se cacher. Des ténèbres opaques empêchèrent soudain les quelques rayons de lunes qui pénétraient dans la maison de passer. Le géant se trouvait dans l’entrée, haletant et grognant. La plancher craqua sous les pieds de l’orphelin. Il serra les dents. Il devait se faire le plus discret possible. En reculant il cogna un objet inconnu au sol et se serait maudit s’il en avait eu le temps. Une nuée de chauve-souris se dissipa avec force couinements et bruits d’envols pressés, dérangée par le garçon et son vacarme. Surpris, Pierce tomba à genoux et se protégea la tête avec ses bras, laissant échapper malgré lui un petit cri. Lorsqu’elles furent toutes sorties il se releva, hésitant. Une dernière bête de la nuit ouvrit les yeux et déploya ses ailes. Au lieu de s’enfuir elle se jeta sur lui et se transforma. L’animal se mit à grandir puis devint humain en à peine plus d’une seconde. Il se saisit alors fermement de l’adolescent.

                — Pas bouger. Je te tiens, grinça l’homme entre ses dents.

Le jeune garçon aurait voulu lui demander comment il avait fait ça, qui il était, ce qu’il voulait, mais ne parvint qu’à s’égosiller inutilement.

                — Eh, on se calme le mioche ! s’énerva celui qui le tenait.

Pierce commença alors à se débattre sans parvenir pour autant à se défaire de son emprise ni même à le mettre en difficulté.

                — Drake à raison. Te fatiguer ne sert à rien. Nous, on est là pour t’aider, intervint la voix de femme.

Ils étaient tous dans la pièce ; trois contre un. Un combat bien injuste. Comme l’orphelin ne se laissait pas amadouer, la femme approcha. L’adolescent se crispa et préféra fermer les yeux. L’idée même de tout ce qu’elle pouvait lui faire le répugnait trop. Il ne voulait pas voir ça.

                — C’est à toi il me semble…

L’inconnue lui tendit l’écrin de sa flûte. Dans la panique, il n’avait même pas remarqué sa chute. Il arrêta de gesticuler. Pour quelle raison la lui rendraient-ils ? Celle-ci valait pourtant très cher.

                — Laisse-le Drake, ordonna-t-elle. Il ne peut plus fuir maintenant.

Celui ainsi nommé reprit sa forme de chauve-souris le temps de s’éloigner puis se plaça, silhouette humaine, à côté du géant toujours essoufflé. A eux deux, ils lui barraient largement la route. Plutôt que de faire n’importe quoi malgré la terreur grandissante qu’il ressentait, Pierce tendit lentement la main pour se saisir de son instrument.

                — Ça va mieux ? Questionna la femme.

Comme elle ne reçut pas de réponse, elle enchaîna.

                — Drake, allume un bout de bois, qu’on y voit quelque chose.

L’homme interpellé s’exécuta sans un mot. Il ramassa quelque chose au sol et l’embrassa instantanément. Les flammes, puissantes, léchèrent le bois de façon surnaturelle. La luminosité aveugla d’abord Pierce, habitué à l’obscurité. Cela ne dura pas. Il put enfin discerner les visages de ses poursuivants. La femme était belle. Ses longues boucles brunes aux reflets cuivrés entouraient son visage d’albâtre, proche de celui d’une poupée de porcelaine. Le géant au contraire était presque aussi effrayant que dans son imagination. Sa longue barbe hirsute et noire couvrait quasiment tout son visage carré et dur. Sa longue tignasse emmêlée cachait le reste. Seuls ses yeux perçaient encore bien que le garçon ne puisse en distinguer la couleur par manque de luminosité. Le dernier, un grand homme mince, ne lui arrivait pourtant qu’à l’épaule. Il possédait un teint hâlé et des cheveux sombres et étranges, emmêlés et agglutinés en grosses mèches, ainsi qu’un sourire d’un blanc stupéfiant. Il paraissait sympathique au premier abord, mais l’orphelin préférait ne pas s’y fier. Voyant qu’il les examinait, la femme tenta une nouvelle approche.

                — Et maintenant, tu te sens bien ?

                — Qu… Qui êtes-vous ? balbutia Pierce.

                — Moi, c’est Blanche Ebony, le grand balèze derrière moi s’appelle Vihar Magyar et je te présente aussi Drake Hu’ula. Nous sommes des êtres magiques, comme toi Pierce.

Le jeune garçon resta un moment silencieux avant de rétorquer sèchement :

                — Vous vous moquez de moi ?

La dénommée Blanche secoua négativement la tête.

                — Je sais que tu détestes les miroirs car ce que tu y vois t’angoisse, c’est le lot de toutes les créatures comme nous. Cela te suffit-il ou Drake doit te faire une nouvelle démonstration d’Animorphose ?

                — An… Ani-quoi ? Et comment vous savez pour les miroirs ?

                — Animorphose, répéta la femme sur un ton amusé, c’est le pouvoir de prendre la forme de n’importe quel animal.

                — J’étais une chauve-souris, c’est super pratique dans le noir et ça se glisse partout, ajouta Drake, guilleret.

                — Pour ce qui est de ton reflet, je te l’ai dit, on a tous le même problème. On voit notre plus grande peur prendre forme dans le miroir.

                — C’est impossible… Je le saurais si j’étais magique, protesta Pierce.

                Blanche soupira.

                — Lève-toi mon garçon, nous allons marcher dans le couloir. Il faut que je te montre quelque chose.

Trop bien cerné pour se permettre de désobéir, l’adolescent obtempéra en évitant tout de même le moindre contact avec ses poursuivants. Le grand maigre passa devant, la brune resta juste derrière l’orphelin et le géant ferma la marche. Ebony le plaça devant un grand miroir orné de dorures qui avait résisté à l’incendie malgré quelques taches noires et un coin noirci. Pierce se rembrunit. Il haïssait ce fichu reflet.

                — Crois-tu qu’un humain voit ce genre de chose au quotidien ? lui demanda-t-elle calmement.

Elle était à peine plus grande que lui. Il admira sa beauté et soupira de tristesse.

                — Méfie-toi des effets du miroir. Si tu n’y prête pas attention, il peut te changer au plus profond de toi. Dis-moi, qu’est-ce que tu ressens ?

Pierce frissonna à l’idée d’en parler. Il n’avait encore jamais raconté à qui que ce soit cette partie surnaturelle de sa vie. Il préférait croire qu’il rêvait.

                — Je me sens fatigué, las, triste… et tellement vide. Je… Je suis laid, comme ça. Ces rides, ces cheveux blancs… Je ne veux pas ressembler à ça. Jamais…

                — Ce n’est pas le cas. Si tu ressens le besoin de t’en convaincre, regarde toi dans une vitre, dans une eau calme ou un objet en métal réfléchissant. C’est ton véritable aspect qui apparaîtra.

                — Je le savais… murmura l’orphelin en baissant les yeux.

Lorsque son regard se posa à nouveau sur le miroir, il eut envie de pleurer.

                — Ne te plains pas, il y a pire que toi, affirma Blanche en s’approchant afin de montrer son reflet.

Elle le fixa avec un air de défi. Le jeune garçon eut un choc en la voyant. Son doux visage était déformé, bosselé, parcourut de cicatrices affreuses et de ses boucles ne restaient que quelques poils à demi arrachés.

                — Elle, c’est Mélina. Je lui ai donné un petit nom. Ça m’aide à m’en détacher. Quand je la vois, je ressens du dégoût, de la colère qui peut monter jusqu’à la rage et une envie furieuse de hurler. Mais j’ai appris à m’en défaire. Si tu veux on pourra t’apprendre à faire pareil.

                — C’est la plus forte de nous tous, confirma Drake qui s’avança lui aussi.

Surpris, Pierce ne vit personne apparaître à son côté dans le miroir. Devant son incompréhension, l’homme lui expliqua son cas.

                — Je n’ai pas de reflet parce que j’ai peur de ne pas exister aux yeux des autres, d’être insignifiant. Si je ne me méfie pas, je peux me mettre à croire que j’ai réellement disparu. Ça m’est déjà arrivé. Je n’arrivais plus à parler, j’étais persuadé que l’on pouvait voir à travers moi.

L’adolescent n’en revenait pas. Il ne pouvait plus nier ni la magie, ni ses origines. Comment pouvait-il l’ignorer ? Il répondit sans peine à cette question avant même qu’il eut fini de se la poser. Ses parents devaient savoir. Mais qu’ils soient morts ou qu’ils l’aient abandonné, ils n’étaient tout simplement pas là pour le lui révéler. Comment aurait-il pu se servir de pouvoirs sont il ignorait l’existence après tout ? Il respira un grand coup.

                — Et pour… c’est quoi son nom déjà ? questionna Pierce en désignant le géant.

                — Vihar, répondit l’intéressé d’une voix grave et rauque. Et il parle, quand il faut parler.

                — D… désolé…

                — C’est un ogre, mais il n’est pas méchant, assura Blanche en tapotant amicalement le bras de Vihar.

                — Un ogre ? Comme ceux qui mangent les enfants ?

Drake éclata de rire.

                — Ce ne sont que des contes, s’esclaffait-il.

                — Son espèce à la faculté de sentir les êtres magiques et comme ils les traquent le plus tôt possible afin de les mettre à l’abri des humains, des légendes se sont construites sur la disparition d’enfants et des témoignages douteux, raconta la femme.

Pierce prit un moment pour réfléchir à cette version des choses. Voilà pourquoi il reniflait ainsi près de la ruelle sombre. Il repensa à Wenda. Que faisait-elle ? Était-elle inquiète ou se fichait-elle de son départ ? Elle se souciait certainement plus de sa réputation et de son argent que de la santé d’un orphelin.

                — Pourquoi doit-on rester à l’abri des humains ? questionna-t-il.

Le fait qu’il ait utilisé « on » plutôt que « vous » ou « ils », fit grand plaisir au groupe de traqueurs. Cela signifiait qu’il acceptait de se considérer comme l’un des leurs.

                — À cause d’un passé commun lourd. S’ils nous découvraient, ils auraient peur de nous. Et tu sais ce qu’ils font quand ils ont peur…

                — Ils tuent…

Ce garçon était bien mature pour son âge, que cela lui plaise ou non, pensait Ebony.

                — Ils massacrent, oui. Et puis ils découpent et étudient, renchérit Drake.

Vihar grogna.

                — Nous nous cachons pour éviter tous problèmes, tempéra Blanche. Il y a divers endroits où nous pouvons nous réunir et vivre. Nous suivras-tu jusque là-bas ?

                — Dites-moi d’abord, quelle est la peur de Vihar. Comme cela nous seront à égalité.

Celui-ci se renfrogna. La femme parla à sa place en lui tenant la main avec amour.

                — Il a peur de n’être pas assez fort pour assurer la sécurité de ceux qu’il aime.

                — Pourtant, je n’ai jamais vu une telle carrure, s’exclama naturellement Pierce.

Blanche sourit. L’ogre eut le regard pétillant bien que son visage ne changea pas d’expression. Après tout, la vérité sort de la bouche des enfants, dit-on.

                — Alors dans le miroir, il se voit… faible ?

                — Petit, faible, lent et triste, bien sûr, assura Ebony.

L’orphelin jeta un dernier coup d’œil vers son reflet. Il frissonna et se détourna. Désormais les trois inconnus ne l’étaient plus tant que cela et lui inspiraient plus confiance que n’importe qui d’autre. C’était un peu comme s’ils venaient de lui donner une place bien définie dans le monde.

                — Je vous suis, confirma-t-il avec un signe de tête approbatif et un regard déterminé.

                — N’oublie pas ton instrument, j’ai comme le pressentiment que tes pouvoirs y sont liés, répondit Blanche avec un clin d’œil avant de lui indiquer la sortie.

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