L’opale d’Adralia.

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L’opale d’Adralia

 

— Que vois-tu quand tu lèves la tête ? demanda le mage Xylandre d’Icangruse aux cheveux de neige à son apprenti.

Celui-ci s’exécuta, laissant sa tête retomber en arrière avec nonchalance.

— Que les pendus devraient avoir droit à leur dignité et qu’on leur laisse leur pantalon, répondit le très jeune Tarsus à la chevelure d’ébène.

Il avait posé les yeux sur le mort accroché à une corde par le cou et qui balançait nu, tel un pendule. En comptant ses allers et retours, on pouvait voir le temps trépasser.

Le Maître et l’élève se reposaient après une longue marche dans l’obscure forêt d’Istovir, envahie d’ombres, de brumes et de cadavres en décomposition avancée résultant du conflit entre les Alfes noirs et les villageois. Tant d’habitants avaient péri que ceux qui initièrent la bataille furent exécutés et laissés à la vision de tous au milieu de la place. Tout cela pour un bout de terre. Seulement, des bêtes sauvages rodaient dans ce bois. Plus petits mais aussi plus vicieux et fourbes que leurs cousins lumineux, les Alfes noirs pouvaient être de redoutables adversaires.

Xylandre soupira. Il espérait un autre genre de réponse après toutes les leçons qu’il lui prodiguait lors de leurs voyages. Il proposa à son compagnon de route d’aller plutôt s’asseoir à la taverne. En passant, le bon vieil homme donna une piécette à un gueux vêtu de toile de jute. Humblement. Celui-ci le remercia platement, vu sa laideur il ne recevait pas souvent l’aumône. Puis il s’éloigna à petit pas, cachant son trésor entre ses doigts calleux.

— De toute façon il se fait tard, commença le mage.

— Et la nuit n’apporte que pénombre dans l’âme d’un homme, récita son ami, blasé.

Il l’écoutait, parfois. Ils poussèrent une porte grinçante. Au plafond, les bougies fondues dégoulinaient du lustre de bois simple. Elles et les quelques autres éclairaient faiblement la pièce principale. Les boiseries assombries par l’âge sentaient la moisissure. Le sol en revanche était parfaitement balayé. Les tables branlantes et les petits tonneaux qui servaient de sièges ne supportaient pas d’occupants, à une exception près. Deux hommes imbibés de vinasse peu gouleyante, voire à peine supportable, baragouinaient entre eux au fond de la salle, les yeux vitreux. Au bar, l’aubergiste attendait. Il ne recevait pratiquement plus aucun client depuis que la plupart des hommes des environs s’étaient fait décimer. De plus le village possédait une mauvaise réputation auprès des voyageurs. Heureusement pour lui, ce genre de racontar n’effrayait pas le moins du monde le mage et son apprenti. Ils s’installèrent près de la sortie. Tarsus remarqua la cape de velours pourpre de l’un des ivrognes. Il se pencha vers son ami et l’en informa aussi bas que possible. Xylandre hocha la tête, il savait. Il s’agissait là de deux bourgeois. Et ce genre de personnes ne traînait pas dans un taudis pareil sans une bonne raison. L’élève ne put s’empêcher d’admirer la magnifique flamberge brillante du plus gras des deux. Il ne devait pas l’utiliser souvent.

Son Maître lança discrètement un sort d’écoute dans leur direction après avoir pris commande de boissons et de repas. Il mangea lentement, très concentré afin de comprendre leurs paroles. Puis la nuit tomba et le vent se leva. Un coup de tonnerre puissant retentit soudainement, annonçant un orage furieux. Le vieil homme stoppa sa magie en secouant la tête, avec un tel vacarme elle ne servait plus à rien. Un simple coup d’œil à l’extérieur lui fit comprendre qu’ils dormiraient ici cette fois. Une petite étincelle d’espoir s’alluma dans le regard de l’aubergiste. Quatre clients dans son établissement en ce début de tempête, voilà une aubaine qui nourrirait sa famille quelques jours de plus.

Xylandre d’Icangruse n’hésita pas une seconde à offrir un pourboire substantiel au pauvre homme. Celui-ci le regarda avec des yeux ronds. L’allure des deux hommes ne laissait pourtant pas paraître une telle aisance. Mais il ignorait qu’à défaut d’être fortuné, il était Alchimiste. Et comme tous ceux de son espèce, la quête de la pierre philosophale l’animait chaque jour. Dans leur chambre, le mage et l’élève communiquèrent par code. Comme ils le soupçonnaient les autres clients faisaient partie de ces nobles déchus qui cherchaient à se refaire grâce à la magie. A la mort du Roi père, son fils et successeur en profita pour changer énormément de choses dans le royaume et nombre des personnages les plus influents se trouvaient désormais sans rien. Tout particulièrement ceux proches de feu son père, par simple souci d’éloigner tout concurrent dans sa course à la richesse. Parmi les bribes de conversations espionnées lors du repas, les mots « L’Opale d’Adralia » titillaient l’oreille du faiseur d’or. Il tenait là une nouvelle piste. Il savait depuis longtemps que la pierre qu’il cherchait ne serait peut-être pas si rouge que prévu, ou du moins pas tant qu’un mage de son envergure ne l’aurait pas activée. Alors pourquoi pas une Opale bien claire ? Il ne devait rien négliger s’il souhaitait obtenir ce pouvoir qu’il cherchait depuis toujours.

Afin de s’assurer de ne pas être gêné par ses rivaux, quoi que ceux-là avaient peu de chance de parvenir à quoi que ce soit, il préféra les empêcher de le prendre de vitesse. Tarsus lui proposa de leur jeter un sort de confusion. Ainsi leur sens perturbés les ferait marcher dans la direction opposée à celle prévue. Mais celui-ci devait encore beaucoup apprendre. Parfois, il fallait utiliser des moyens plus radicaux. La confusion ne durait pas assez longtemps et demandait trop d’énergie. Non, ils les suivraient jusqu’en forêt et les neutraliseraient là-bas, en toute discrétion. Ils en tireraient ensuite un maximum d’informations puis les attacheraient et les muselleraient dans un recoin caché. Avec un peu de chance ils les retrouveraient en vie à leur retour. Cela valait la peine de prendre le risque.

Au petit matin, avant de partir, ils commandèrent encore un bout de pain à l’aubergiste. Ils le savourèrent en attendant le départ des deux riches. Ceux-ci arboraient une belle gueule de bois en plus de leur mine fatiguée. Ils ne purent rien avaler et se dirigèrent donc directement vers leur but. Leurs rivaux leur laissèrent une bonne longueur d’avance puis les suivirent à distance raisonnable.

Xylandre connaissait cette route. Elle menait au gouffre protégeant la citadelle des fidèles d’Alazial, le dieu chimère. Cette divinité féroce ne s’entendait guère avec les autres. Les vents déchaînés de la veille avaient arraché nombre de feuilles et de branchages qui gisaient partout dans les rues. Le chemin forestier en fut très encombré. Un lourd voile gris couvrait encore le ciel, mais aucune goutte de pluie n’en tombait plus. On n’entendait aucun oiseau, aucun animal. Ils se terraient encore dans leurs abris. Cela n’annonçait rien de bon.

En marchant sur des brindilles ils se firent très vite repérer. L’alchimiste improvisa un petit sort de feu, juste de quoi les sonner. Son apprenti s’occupa de les lier à un arbre quelques pas hors du sentier. Personne n’oserait s’aventurer dans les environs. Les deux pauvres hommes ne mirent pas longtemps à déballer leurs informations face aux menaces du mage. Mais ils ne savaient pas grand-chose. Ils avaient entendu parler de l’Opale dans un vieux grimoire de l’oncle de l’un d’eux. Plus tard, le second avait appris qu’un de ses vieux amis allait devenir prêtre pour Alazial. Ils avaient gardé le contact et il avait été informé par lettre du trésor d’Adralia. Évidemment le fidèle ne lui révélait pas tout mais les compères avaient deviné seuls le lien entre la cathédrale religieuse et la pierre. Alors lorsqu’ils avaient perdu leur titre, ils s’étaient mis en route. Mais la magie à proprement parler leur restait inconnue. Ils ne se faisaient pas la moindre idée des dangers qui pouvaient protéger l’Opale. L’Alchimiste se retint de peu de leur rire au nez.

Le jeune brun emprunta la flamberge qu’il avait vu pendre au côté du plus gros. Les nobles supplièrent qu’ils leur épargne cette souffrance inutile, mais les aventuriers ne pouvaient se le permettre. Cependant le mage leur assura qu’il ne souhaitait aucunement leur mort. La citadelle étant à moins d’un jour de marche, ils devaient pouvoir les libérer le lendemain. Une fois là-bas ils ne pourraient pas traîner. Les croyances des fidèles les menaient à des pratiques extrêmes. Le plus souvent ceux-ci ne s’en prenaient qu’à eux-mêmes, mais ils ne toléraient aucun intrus chez eux. L’opale serait certainement très bien gardée. Les prisonniers furent bâillonnés par sécurité puis abandonnés à leur sort. Les aventuriers reprirent leur route. Il n’y en avait qu’une par ici. Dans la partie la plus feuillue du bois, ils commencèrent à se sentir observés. Des dizaines de paires d’yeux les scrutaient, pleins de méfiance. Tarsus montra son angoisse en tenant fermement sa nouvelle arme et en jetant des regards en tous sens. Son Maître le rassura. Les Alfes sombres, jusque-là, n’interdisaient pas aux Hommes de traverser leurs terres. Ils ne les suivaient que pour s’assurer qu’ils quittent bien le couvert des arbres avant la nuit. Du moins l’espérait-il, car la guerre leur avait certainement laissé de la rancœur. Par chance, ils n’intervinrent pas et les quittèrent à la lisière. L’élève soupira d’aise, il n’en pouvait plus de retenir son souffle. Il ne fallut pas longtemps pour que le gouffre s’étale devant leurs yeux alors que le soleil, à peine visible, déclinait tout juste. Il était suffisamment ténébreux et profond pour qu’on n’en voie pas le bout en observant d’en haut et également très large. De l’autre côté une magnifique cathédrale pointait vers le ciel de sa stature de pierre finement taillée. Elle semblait briller par contraste entre sa couleur immaculée et celle, verte, du bois qui l’entourait. Aucun pont ne permettait d’y accéder. Pourtant le sol devant eux fourmillait de traces de passages.

Ils étudiaient un moyen de franchir le vide lorsqu’un hennissement retentit derrière eux. Ils se retournèrent et furent nez à nez avec un puissant cheval albinos et son cavalier en armure d’argent. Celui-ci brandissait une longue lame d’un genre nouveau. L’épée arborait de jolies formes courbes et des gravures incrustées de bronze. Tarsus faisait pâle figure avec sa simple flamberge. Il se consola tout de même de l’avoir. Le chevalier d’argent chargea sans attendre. Son armure luisait de reflets rouges de mauvais augure. Le jeune homme para comme il put. Leurs épées s’entrechoquèrent dans un éclat métallique surnaturel alors qu’il tentait un pas sur le côté. Le guerrier ne se méfiant pas d’un vieillard, Xylandre en profita pour préparer sa contre-attaque. Les deux combattants se trouvaient si près du bord de l’abîme que le mage opta pour une simple bourrasque bien orientée. Il réussit à ne toucher que le cavalier. Apeuré, l’étalon recula d’un pas, celui de trop. Il glissa, tentant de se remettre sur pied. Mais il échoua et chuta dans un cri que lui et le chevalier hurlaient à l’unisson.

Le calme retomba. L’Alchimiste fut ravi d’avoir pu aussi facilement vaincre le gardien. Il gardait ainsi un maximum d’énergie. Tarsus n’en croyait pas ses yeux. Il l’avait échappé belle. Un pont se matérialisa devant eux, une fine passerelle reliant les deux côtés. Le jeune homme la testa. Elle avait l’air fragile et elle ballottait avec le vent. Cependant Xylandre n’hésita pas. Elle sentait la magie à plein nez. Il en savait quelque chose. Il s’accrocha fermement aux cordes à hauteur de ses mains et marcha agilement sur la troisième à ses pieds. Il ondulait sans cesse. Les dangereux mouvements des cordages empirèrent lorsque son apprenti lui emboîta le pas. Il hésitait et tremblait beaucoup. Le mage garda son équilibre avec difficulté. Son élève manquait décidément de concentration. Rien n’allait assez vite pour lui. A vitesse modéré, Xylandre parvint au bout. Sa patience fut mise à rude épreuve lorsqu’il vit l’avancée de son disciple, encore très loin du compte. Plus ils demeuraient en évidence ici, plus il y avait de risques qu’ils se fassent arrêter.

Devant la citadelle ils ne virent pas un garde de quelque sorte que ce soit. Pour le moment tout allait pour le mieux. Les quelques fenêtres à la façade n’étaient que de fines meurtrières hautes de plusieurs mètre et fermées par des vitraux de différents tons de gris et de brun. Ils longèrent le mur jusqu’au coin. Sur le côté le bâtiment s’ornait de nombreuses fenêtres hautes. Les voyageurs scrutèrent celle-ci à la recherche d’une vitre ouverte. Ce serait plus discret que de casser un carreau. Ils en dénichèrent une qui semblait propice. Les pierres utilisées pour la construction n’étaient que peu taillées et offraient de belles prises pour l’escalade. Tarsus prit la corde que créait son Maître et grimpa. Il était très agile de par son passé de voleur. Xylandre l’avait repéré pour cette raison. Il n’eut aucun mal à monter jusqu’à la première fenêtre ouverte. Il faisait bien plus difficile pour une poignée de bijoux bourgeois. Le vieil homme attacha la corde à sa taille et se laissa hisser à la force des bras de son apprenti. Celui-ci s’arrêta quelque fois, vérifiant bien que personne n’allait le surprendre, mais le couloir était désert. Une fois à l’intérieur le mage désintégra la corde.

Ils pénétrèrent ainsi en silence dans la forteresse. Toujours personne à l’horizon. Ils suspendirent leur respiration tant ils furent impressionnés par la taille et le mutisme qui régnait. Mais il fallait bien avancer. Sur les murs, des peintures gigantesques évoquaient le dieu chimère, Alazial et ses sbires. La créature composée d’une tête de lion, d’un corps et de cornes de chèvre et d’une queue de serpent paradait dans chaque représentation avec un halo dans son dos. Des centaures, des licornes et des minotaures l’entouraient. A l’autre bout du couloir l’animal guerroyait bravement contre un dragon. Sur le mur suivant le reptile était enchaîné, esclave éternel du dieu sans pitié.

Les intrus profitèrent de leur solitude pour réfléchir à un moyen de passer inaperçu ainsi qu’à la direction à suivre. Ils examinèrent en détail ce qui les entourait mais rien n’indiquait où les fidèles cachaient la pierre. Devant la dernière fresque aux dimensions colossales, le mage aperçut enfin une porte secrète peinte comme le mur, près d’une heure après leur intrusion. Il ne la remarqua que parce qu’elle était restée entr’ouverte. Il ordonna d’un geste à Tarsus d’aller écouter. Ce dernier n’entendit qu’un léger murmure. Il s’approcha afin d’y jeter un coup d’œil. Dedans, il régnait une ambiance froide et poussiéreuse. Beaucoup de parchemins s’empilaient sur les étagères remplies. En changeant d’angle il put remarquer un moine à un pupitre, utilisant une plume d’oie. Il semblait seul. L’élève en fit part à l’Alchimiste qui surveillait leurs arrières. Ils entrèrent alors lentement, avec le moins de bruit possible. Ils ne surent pas si l’homme pensait avoir affaire à un confrère ou s’il ne les entendait pas, mais celui-ci n’eut aucune réaction notable avant que Tarsus ne le maîtrise. Il plaqua sa main sur sa bouche et coinça ses bras. Le mage s’occupa de lui faire perdre connaissance puis enfila ses habits avant de le cacher dernière une bibliothèque. Une grande cape avec capuche, ornée d’argent pendait à côté de la porte. Le jeune homme s’en affubla afin de cacher ses habits de voyageur. La meilleure technique pour trouver le trésor de la citadelle était l’infiltration et l’espionnage.

Ils parvinrent sans peine à s’incruster parmi la foule de religieux passant en cortège dans un large couloir voisin. Ils n’avaient d’ailleurs pas eu le choix. Les fidèles les croisèrent de façon impromptue, sans qu’aucun bruissement de pas ne parvienne à leurs oreilles. Les voyageurs suivirent donc l’air de rien le cortège nouvellement formé. Ils en dénombrèrent des centaines, tous cachés sous leur cape et ils se multiplièrent encore. Ils n’auraient pas de difficulté à passer inaperçus, ce qui ne rassura qu’à moitié l’apprenti dont la sueur commençait à couler. Ils se dirigèrent avec un rythme de procession vers une grande porte d’argent incrustée de bronze. Aucun d’entre eux ne parlait. Le mouvement des toges à peine audible ressemblait à un chuchotis. Ils se mirent en rang devant un grand autel. Des cloches sonnèrent. Après un long moment d’attente inconfortable, le grand prêtre vint avec son fouet et son encensoir fumant. Il agita le second au-dessus de ses ouailles dont les yeux rouges piquaient autant que le fond de leur gorge. Il le passa à l’un des autres qui marcha dans toute la pièce afin d’étouffer les participants à la messe. Tarsus eut du mal à se tenir tranquille. Il mourait d’envie d’en cogner un, n’importe lequel. L’autre prêtre, pendant ce temps, retira sa cape et dénuda son dos.

Le jeune homme craignit le pire. L’être torse nu sur l’estrade commença la lecture des psaumes en se fouettant lui-même avec force et claquement. Il entailla la peau plus encore qu’elle ne l’était déjà, sans une plainte. Son sang recouvrit les innombrables cicatrices bardant sa peau. Ce rituel pénible dura près d’une heure pendant laquelle Tarsus gardait poings et dents serrés. Il trouvait tous ces gens absurdes. Ensuite l’assemblée s’agenouilla pour chanter le nom du dieu chimère. Ils appelaient Alazial à les guider dans leur quête que les deux intrus ne tenaient pas à connaître. Enfin, le grand prêtre quitta la pièce sans un mot de plus, suivit peu à peu des autres fidèles. Le premier rang passa la porte en file, les voyageurs sortirent donc dans les derniers. L’ambiance pesait lourd sur leur conscience. Quand les derniers chants s’étaient tus, une cloche avait encore sonné trois fois, sourdement, appesantissant encore un peu plus l’air.

Chacun repartait à sa besogne, marchant en tous sens comme si de rien n’était. Les espions eurent bien du mal à retrouver un coin tranquille pour se cacher et réfléchir. Ils montèrent plusieurs escaliers, semant peu à peu chaque fidèle, jusqu’à entrer dans ce qui ressemblait à un grenier poussiéreux. Ils reprirent enfin leurs esprits. L’ancien voleur chassa un frisson. Encore un endroit étrange. Des tas de babioles y traînaient. Tarsus voulu envoyer valdinguer un stégobulle d’un coup de pied afin d’exprimer sa frustration mais se fit mal aux orteils. L’objet en question se trouvait être bien plus lourd qu’il ne le croyait. Il jura. Le mage y jeta un coup d’œil et le ramassa. Ce truc lui disait quelque chose. Pourtant il ne sut dire quoi et resta perplexe.

— J’aimerais trouver la cachette de l’Opale avant que ces fous ne recommencent leur messe, grogna le jeune homme, une main massant ses doigts de pieds endoloris.

Dérangé dans sa réflexion, le Maître mis la babiole dans sa sacoche pour l’examiner plus tard. Le prochain rituel ne devrait pas avoir lieu avant un moment, considérant ce que s’était fait subir le prêtre. Ils devraient avoir le loisir de déambuler dans les couloirs à leur guise grâce à leur déguisement. Ils décidèrent donc d’explorer de fond en comble le reste de la bâtisse de façon méthodique.

Ils parcoururent lentement de longues allées, arpentant chaque petit passage de droite et de gauche, n’omettant aucun recoin. Soudain, après plusieurs heures abominablement laborieuses, les murs changèrent de style. Ils devenaient plus riches au fur et à mesure de leur avancée. D’énormes statues de marbre ornaient un portail en bronze, au bout d’une énième impasse. Elles représentaient la face hideuse d’Alazial en positions fière pour la première et en colère pour la seconde. Étonnamment, rien ni personne ne semblait surveiller l’entrée non verrouillée de cette pièce. Vu le décorum, l’Alchimiste supposa tout de même qu’il y trouverait l’Opale. Cela cachait forcément quelque chose, mais l’ancien voleur ne détecta aucun piège. Ils poussèrent donc ensemble, employant toute leur force. Le battant s’écarta lourdement, leur laissant à peine la place pour passer. Ils s’en contentèrent. Un claquement sourd leur fit comprendre qu’ils venaient de se faire enfermer. C’était mauvais signe.

Ils admirèrent alors l’immensité des lieux. Le plafond s’élevait presque infiniment au-dessus d’eux. Les murs leur paraissaient à des kilomètres. Ils comprirent pourquoi en apercevant un immense dragon blanc endormi, roulé en boule comme un félin autour d’une colonne tronquée. Sur celle-ci trônait la fameuse Opale d’Adralia. Ils entendirent l’animal gronder. Il se réveillait. Il ouvrit un œil rouge sang sur eux, puis l’autre, plus féroce encore car sa colère montait. Il se redressa sur ses pattes avant musculeuses. Son cou s’allongea. Il les dominait largement et il n’aimait pas qu’on le dérange dans ses songes. Les voyageurs restèrent pétrifiés quelques secondes. Il n’avait jamais été question d’une telle créature dans cette région. Le vieil homme pensait pourtant avoir tout envisagé.

— Adralia je suppose ? questionna Xylandre, riant jaune.

Le dragon lui répondit d’un rugissement sauvage avant d’attaquer. Il leur balança un coup de queue qu’ils n’évitèrent qu’en se jetant au sol au dernier moment. Par chance, sa taille sans commune mesure l’empêchait de se mouvoir facilement. Chaque fois qu’il heurtait les limites de sa prison de roche, toute la citadelle s’ébranlait.

Dès qu’il eut repris ses esprits, Tarsus dégaina sa flamberge cachée dans un repli de sa cape. Son Maître quant à lui se releva plus difficilement puis fouilla sa sacoche à la recherche d’une arme. Il n’y dénicha que le stégobulle qui lui semblait légèrement tranchant. Il n’avait plus le temps de découvrir sa réelle utilité. D’un regard les deux hommes se comprirent. Le plus jeune attira l’attention du reptile géant, s’éloignant de son acolyte. Comme prévu Adralia se méfia plus volontiers du guerrier à l’épée que du vieillard avec un vulgaire caillou. L’Alchimiste s’approcha alors au maximum de la pierre. Bien sûr, il ne comptait pas l’attraper aussi facilement. La bête le sentit bouger et lorsque les yeux du gardien se posèrent sur lui ils mesuraient à eux seuls deux fois sa tête. Il profita de l’effet de surprise pour lancer avec force le bibelot aiguisé dans sa pupille écarlate, ne croyant plus qu’à moitié dans son plan. Blessé, le dragon chuta la tête la première, sous leurs yeux ébahis. L’apprenti ne perdit cependant pas une seconde et en profita pour piquer à la gorge. Ailleurs sa cuirasse épaisse ne s’entaillait même pas. Mais ici elle paraissait tendre. Il transperça son cou le plus profondément possible et remua la lame afin de l’achever. Un dernier gargouillis résonna, puis Adralia mourut en silence et le calme retomba.

Le vacarme n’allait pas tarder à rameuter les prêtres adeptes de la torture, aussi Xylandre ne prit pas le temps de profiter de cette victoire. Ils devaient s’échapper au plus vite avec la pierre. Elle n’avait pas bougé de sa colonne blanche. Tarsus abandonna l’idée de sortir la flamberge coincée dans la chair et rejoignit son Maître. Il arborait l’air rêveur de ceux qui viennent d’accomplir leur destinée. Lorsqu’ils s’en approchèrent ensemble, l’Opale se mit à briller. Elle était bel et bien magique et le prouva en faisant disparaître le corps du dragon dans une traînée de feu. Les intrus remarquèrent à peine ce changement. La terre commença à vibrer. Pourtant le sentiment d’urgence disparaissait peu à peu de l’esprit des voleurs. Ils fixaient avec insistance l’Opale, leur geste pour la saisir arrêté par un désir de l’admirer. Jusqu’à ce qu’une lumière aveuglante en sortît et les brûlât. Leurs corps disparurent dans le néant et leurs esprits enchaînés prirent leurs nouveaux rôles.

Un fier cheval albinos hennit dernière les deux bourgeois dépenaillés qui se tenaient au bord du gouffre. Ils tressautèrent. Le plus gros chercha précipitamment à sa ceinture une arme qui ne s’y trouvait plus. Les Alfes les avaient trouvé et libéré après maintes explications sur leur capture et à la condition seule qu’ils quittent très vite leur territoire qui ne devait être qu’un lieu de passage. Cependant, sa flamberge restait aux mains de son voleur. De toute manière les créatures des bois leur avaient confisqué presque tout ce qu’ils possédaient pour punition. Ils se sentirent particulièrement démunis et faibles, tant qu’ils regrettèrent amèrement leur quête si mal préparée. Voyant leur air dépité, le gardien ressentit l’envie de les achever. Le chevalier d’argent les chargea et d’une ruade de son destrier, les envoya au fond du ravin. Facile. Pas de combat, aucune résistance.

Alors qu’il se délectait de leur cri durant la chute, il eut un souvenir fulgurant. Une voix résonna dans sa tête.

— Que vois-tu quand tu lèves la tête ?

Tarsus regarda l’horizon, son corps ne lui obéissait plus. Il se trouva incapable de trouver la moindre réponse à cette question. Il ne pouvait y réfléchir. Son esprit se brouilla et une vision lui apparut. Adralia sommeillait paisiblement, empêchant Xylandre de se rappeler sa précédente vie. Couvert d’écailles, il ne voulait que surveiller son trésor. Tout se déroulait comme prévu depuis la nuit des temps. Alazial contrôlait tout, à jamais. Quoi qu’il fasse, l’humain n’atteindra pas les dieux. Voilà la leçon qu’il retint.

Des cloches sonnèrent, suivit de coups de fouets qui le sortirent de ses rêveries pour toujours. La messe commençait.

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Cathédrale de Milan ♥
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